Bosnie Herzégovine

 

Višegrad, maudite beauté

Texte : Pauline Moiret-Brasier

Photos : Simon Daval & Pauline Moiret-Brasier

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Située à quelques kilomètres de la Serbie, Višegrad ne manque assurément pas de charme. Il a été immortalisé par le roman d’Ivo Andric, prix Nobel de Littérature, Le pont sur la Drina. La ville en a fait son atout touristique. De même, la construction d’une ville artificielle, Andricgrad, par le réalisateur franco-serbe Emir Kusturica, lui donne une allure de conte de fée. Mais derrière les apparences se cachent pourtant quelques fantômes… Deux réalités opposées que l’on vous raconte à travers nos yeux de voyageurs.

J’arrive en Bosnie-Herzégovine par la frontière de Vardiste en empruntant la route M5, dans le sud-ouest de la Serbie. Ce, après une étape des plus mémorables dans sa partie occidentale avec le parc national Tara et le village de Mokra Gora. Je me souviens de ses reliefs garnis de sapins et d’herbes dorées que le vent coiffe toujours dans le même sens, ses quelques cascades qui s’écoulent le long des collines et ses gorges d’un vert émeraude qui viennent les cueillir pour s’étendre en immenses bras d’eau. La transition vers la Bosnie – plus précisément la République Serbe de Bosnie – se fait douce. Tout juste, les chênes et hêtres se font plus nombreux et nous escortent sur les routes en lacets. Quelques minarets, debout, forment quelques épis dans ce paysage moutonneux.

« La transition vers la Bosnie-Herzégovine, et précisément la République Serbe de Bosnie se fait douce. »

Višegrad pont drina

drina andric Višegrad

Višegrad, un pont, des cultures

Si je précise que nous sommes en République serbe de Bosnie, c’est que cela a son importance. Depuis les accords de Dayton en 1995, qui ont suivi la guerre de Bosnie, le pays a été divisé sur la base d’un découpage ethnique. Pour comprendre, je me suis fait un pense-bête, que je regarde trois fois par jour. République serbe de Bosnie (Republika Srpska) : occupée en majorité par des Serbes, de confession orthodoxe. Fédération de Bosnie-et-Herzégovine : anciennement dénommée Fédération croate-musulmane habitée par les Croates (majoritairement catholiques) et Bosniaques (majoritairement musulmans). Tout ça, c’est pour faire « simple », bien que la réalité le soit moins, évidemment, puisqu’il existe par exemple trois drapeaux, trois présidents et qu’il existe aussi le district de Brčko, neutre, autonome et « géré » par l’ONU Višegrad, la ville où j’arrive, est donc en République serbe de Bosnie. Une magnifique cité, rendue célèbre par son pont, personnifié par le roman prix Nobel de Littérature en 1961, Le Pont sur la Drina. Une histoire, ou plutôt des histoires ayant comme point commun ce pont qui relie les deux rives de la Drina, frontière naturelle entre la Bosnie et la Serbie. Ce sont des récits épiques retraçant une fresque historique de quatre siècles, depuis la construction du pont au XVIe siècle, sous l’occupation ottomane de la région, jusqu’à son annexion par l’Empire austro-hongrois. Eternellement rivales, les cultures se côtoient, se tolèrent, non sans heurts. Ce pont qui lie les deux territoires est un magnifique ouvrage constitué de onze arches, dont les pieds sont solidement ancrés dans la Drina. « Leur kapia est le coeur du pont, qui est le coeur de la ville qui est relié au coeur de chacun », peut-on ainsi lire dans le roman d’Andric qui insiste sur l’importance de cette construction de pierre dans la vie de la ville.

« Le réalisateur franco-serbe Emir Kusturica a entrepris d’adapter le roman au cinéma.»

Au sortir des conflits d’ex-Yougoslavie, la ville a fait de ce pont et de l’écrivain sa marque de fabrique. Il y a de quoi, car cette petite ville est une vraie pierre précieuse au creux des montagnes. En 2010, le réalisateur franco-serbe Emir Kusturica a entrepris d’adapter le roman au cinéma. Il en a fait un décor, Andricgrad, c’est-à-dire « la ville d’Andric » : un complexe touristique aux allures de cité byzantine, une ville dans la ville, avec entre autres des hôtels, restaurants, bars, boutiques et cinéma.

andricgrad ville

Les projets d’Emir Kusturica : Küstendorf (Serbie) et Andricgrad (République serbe de Bosnie). Cliquez pour voir le diaporama.

Ce projet fait écho au projet de Küstendorf, un village traditionnel construit à quelques kilomètres de là par le célèbre réalisateur, mais de l’autre côté de la frontière en Serbie. À l’époque, c’était pour les besoins du tournage du film Life is a miracle. J’avais eu l’occasion de parcourir Küstendorf quelques jours plus tôt : un hameau hors du temps, au côté touristique, certes, mais pour autant typique sous ses airs écolo et altermondialiste. Le village accueille par ailleurs un festival de cinéma et de musique pour jeunes artistes indépendants ainsi qu’une école de cinéma. Un modèle qui colle assez bien à l’image du réalisateur. Dans mon esprit, Emir Kusturica est le parfait contrepied de la culture mondialisée et consumériste « à l’américaine ». Le côté créatif, artistique, avec un style inimitable et qui plus est pas du tout langue de bois, ce qu’en France, on aime généralement bien. Mais avec Andricgrad, son cinéma qui diffuse X-men, ses hôtels haut standing, ses cellules commerciales et ses brasseries-terrasses où se pavanent la « jet set » locale, les caméras de surveillance dans chaque recoin qui vous guettent façon Big Brother… j’ai dû manquer un épisode.

C’est un peu comme si l’on passait de l’apéritif au café, de La petite maison dans la prairie à Dallas, d’un carrousel à Disneyland. En ayant eu l’occasion lors de mon passage à Küstendorf, j’aurais tellement voulu demander à Emir Kusturica son point de vue ! Relativement accessible, aimable, il avait accepté de parler avant de se raviser le lendemain. C’était quelques mois avant le festival de Cannes, où le réalisateur aurait dû présenter son nouveau film : On the Milky road avec Monica Bellucci. Sa boîte de production lui aurait interdit de parler. J’ai appris quelques jours plus tard que son film, contre tout attente, n’a finalement pas été retenu dans la sélection. Si l’information est passée totalement inaperçue dans la presse occidentale, dans certains médias, russes notamment, on parlait de boycott. Une polémique sous fond d’éternelle confrontation Est/Ouest. Pourtant, au-delà de la réelle démesure du projet, il faut bien avouer qu’Andricgrad est d’un raffinement incontestable : du décor et de la cuisine des restaurants jusqu’aux playlists de musiques qui vous caressent les oreilles de délicieuses mélodies : Buena visa social club, Nina Simone, Césaria Evora, Franck Sinatra, le tout berçant un service toujours bienveillant qui contraste avec l’extérieur de la « nouvelle ville », où l’on accueille l’étranger la mâchoire serrée. Il faut dire que le projet d’Andricgrad a apparemment fait grincer des dents… Bien sûr, il faut chercher. Je lis notamment qu’on reproche au projet son coût estimé à 15 millions d’euros, lequel aurait été largement subventionné par la mairie de Višegrad et la République serbe de Bosnie, alors qu’il y aurait « d’autres priorités » compte tenu des difficultés économiques du pays. Mais surtout, que les associations des proches de familles des victimes des massacres de Višegrad voient en Andricgrad, « la concrétisation d’un négationnisme et d’une réécriture de l’histoire »

andricgrad kusturica

mosquée bosniaques

Sous le vernis…

Des massacres ? A Višegrad ? Oui. En 1992, Visegrad fut un lieu de crimes de civils bosniaques musulmans. 3000 personnes, hommes, femmes et enfants ont été assassinés et jetés du pont de la Drina. Des femmes de la ville ont été détenues, torturées et violées dans certains hôtels de la ville et des alentours, lesquels accueillent toujours des touristes. C’était en pleine guerre civile, dont les pays d’ex-Yougoslavie se relèvent timidement. De l’eau depuis, est passée sous le pont. La Bosnie-Herzégovine est divisée aujourd’hui entre les deux entités, serbe d’un côté, bosniaque et croate de l’autre. Les faits ont également été jugés au Tribunal  pénal international pour l’ex-Yougoslaviee en 2002, les coupables condamnés. Mais rien, pourtant, ne renvoie à ce triste chapitre de l’histoire de Višegrad.

En approfondissant encore un peu, je lis que la date choisie pour débuter le projet d’Andricgrad ainsi que son inauguration, en 2014, est pour le moins troublante. Ce fut celle du 28 juin, jour de commémoration de la défaite des Serbes face aux Turcs lors de la bataille du Champ-des-Merles (Kosovo Polje). C’est aussi la date de l’assassinat de l’archiduc autrichien François Ferdinand par le jeune nationaliste serbe Gavrilo Princip à Sarajevo * (1914), date qui symbolise selon certains le début du processus d‘émancipation complète des Serbes face aux différents occupants. D’autres encore pointent le fait qu’Andricgrad comporte un monastère orthodoxe, mais pas de mosquée. Le comble pour adapter à l’image, le roman d’Andric qui évoque l’aspect multiculturel de la cité, même si… une mosquée se dresse dans Višegrad, à une centaine de mètres d’Andricgrad.

visegrad génocide musulmans

visegrad ivo andric

La plupart des visiteurs ne se contentera donc de voir à Višegrad que ce pont magnifique, symbole du « lien entre cultures », cette belle nouvelle ville, Andricgrad, facétie du réalisateur franco-serbe, car rien ne fait mention aux crimes de guerre commis ici dans un passé pas si lointain. En janvier 2014, l’inscription génocide sur une stèle du cimetière musulman, situé sur les hauteurs de la ville, a été effacé à la disqueuse sur ordre de la municipalité. Elle a aujourd’hui été rajoutée au feutre indélébile. Le terme faisant l’objet de lourdes controverses. A mesure que les touristes sirotent leur boissons sur les terrasse ensoleillées, je vois Disneyland se transformer en train fantôme, avec une question qui me tourmente l’esprit : peut-on impunément effacer de la mémoire 3000 personnes méthodiquement assassinées, en un coup de baguette magique ?

* Cet évènement a enclenché un processus qui conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale en août 1914.

© www.peripleties.fr –  Avril 2016