Chypre

Une capitale divisée

Depuis les violentes tensions entre les communautés grecques et turques qui ont suivi l’indépendance de l’île en 1960, sa capitale, Nicosie, ou « Lekfoşa », en turc, est partagée entre la République de Chypre au sud et le nord, autoproclamé « République turque de Chypre du nord ». La ville, reste la dernière capitale au monde ainsi divisée.

C’est quelque chose de peu banal, un « mur », en plein milieu d’une ville. Une chose que ne verra même pas le quart des 2,5 millions de touristes qui fréquentent chaque année l’île de Chypre, préférant à son intrigante capitale, la côte sud et ses bords de mer, irrigués par les luxueux complexes hôteliers. Blessure résultant d’un conflit fratricide entre les communautés grecques et turques au cours des années 60, la « ligne verte » à Chypre marque un espace de démarcation entre la partie Nord de l’île, occupée par la Turquie depuis 1974 et le sud hellénique. Elle divise le centre de la ville de Nicosie, de la même façon que Berlin autrefois. Une zone tampon, « plaie béante » délimitée par des fils barbelés, des murs en béton, des vieux jerricanes et des sacs de sable est surveillée par les casques bleus de l’ONU. De part et d’autre du « mur », des vies que tout oppose. Au sud, « Nicosie », dont la population majoritairement grecque et orthodoxe est résolument tournée vers un mode de vie « à l’occidentale ». L’entrée de la République de Chypre dans l’Union européenne en 2004 a fortement accentué le développement économique de la ville, où les buildings faits de béton et de verre côtoient les vestiges architecturaux, appartenant au passé vénitien.

Nicosie Chypre zone tampon ONU L’inscription « Nations Unies, zone tampon, entrée non autorisée » à Nicosie-Sud.

CHYPRE NICOSIE JEUNES ECHECS

Vie nocturne à Nicosie sud.

Une ville, deux cultures

Assis aux terrasses des cafés, dans les quartiers pittoresques du sud, les anciens semblent les gardiens d’un passé révolu. Le soir venu, les jeunes aux looks branchés affluent se divertir autour d’un verre dans la vieille ville. Il n’est pas rare d’en voir certains entamer des parties de jeux de société. De l’autre côté du mur, il y a Lefkoşa (nom donné à la capitale chypriote côté turc). Ici, changement de décor. La journée est rythmée par l’adhan (appel à la prière islamique) qui résonne du haut des minarets. La Mosquée Selimiye, anciennement cathédrale Sainte-Sophie, se dresse au cœur de la ville. Dans les rues, les draps s’étendent aux fenêtres et le soleil vient caresser les façades aux couleurs chatoyantes. Commerces et petits artisans sont installés dans des cours au style ottoman. Il y a aussi ce bazar, où les vêtements et les produits artisanaux côtoient les contrefaçons des plus grandes marques de luxe. Dans les ruelles qui entourent le centre-ville, certains habitants tiennent salon devant les maisons, alpaguant l’étranger pour lui souhaiter bienvenue. Tout est si calme, serein, accueillant. De quoi oublier l’espace d’un instant que l’on marche sur un territoire confisqué à la République de Chypre au prix du sang. Le temps exerce son art. Même les gardes de l’ONU, postés le long de la ligne verte, semblent être gagnés par la lassitude. On passe même désormais d’une partie à l’autre de la ville en quelques mètres. Il existe en effet depuis 2008, une zone de passage à Nicosie dans le prolongement de la rue Ledra, artère commerçante située en plein centre-ville. Elle compte parmi les six autres points de laisser-passer à travers le pays, symbole vraisemblable d’une volonté de réconciliation.

L’île d’Aphrodite poursuit ses chimères… Car à y regarder de plus près, aucun plan de ville de Nicosie ou de Lefkoşa ne donne d’informations sur « l’autre côté ». Au mieux, une cartographie minimaliste indiquant une « zone inaccessible en raison de l’occupation turque » lorsqu’on se trouve à Nicosie Sud, un « secteur grec » quand on se trouve à Nicosie Nord. Comme si chacun campé sur ses positions, s’accommodait fébrilement de la situation. Au « check point » de la rue Ledra, la présentation des papiers d’identité est de rigueur. Côté Nicosie sud, les locaux annoncent la couleur aux touristes : « Évitez de faire tamponner directement votre passeport à la douane turque, les gardes chypriotes n’aiment pas cela ». Les voilà prévenus.

Zone de passage symbolique

La zone occupée ne faisant pas partie de l’Union Européenne que la République de Chypre a rejoint en 2004, elle est de facto, exclue de l’espace Schengen. Un petit papier autorise l’entrée sur le territoire. L’attitude décomplexée des douaniers turcs, pour qui le fait de délivrer le sésame passe pour une simple formalité contraste assez fortement avec celle de leur homologue chypriote « grec ». On rit à gorge déployée, on tamponne le laisser-passer comme un courrier et on fait de larges sourires aux visiteurs. En face, les visages sont fermés, graves. Autre signe manifeste de ce décalage d‘état d’esprit, les photographies sont explicitement interdites le long de la zone tampon côté sud, nullement au nord. Il y a aussi ce « café wifi » dans la partie turque de la ville, planté là, sur le haut des murs vénitiens qui forment à cet endroit la ligne de démarcation. Du haut, on y observe l’agitation et la circulation sud-nicosienne. 

chypre nicosie aire de jeux enfants

Aire de jeux pour enfants le long de la zone tampon, côté nord.

Autour, une aire de jeux d’enfants déserte qui surplombe un terrain vague. Celui-ci s’apparente à un ancien terrain de foot, avec ses gradins tout défraîchis. Au loin, on identifie la zone tampon et ses bâtiments criblés de balles, désormais terrain de privilégié des chats errants. Et puis en plein milieu,  une ancienne tour de guet.

drapeau république turque du nord chypre

Vue depuis Nicosie sud sur la partie nord de la ville.

Une plaie encore à vif

Au  même endroit, au côté de l’étendard turque, le drapeau de la République de Chypre du Nord, une étoile et croissant rouge sur fond blanc, flotte ostensiblement. À l’horizon, on en distingue une réplique en filigrane sur le flanc d’une colline, laquelle s’éclairera à la tombée du jour, de sorte à la rendre visible depuis la partie grecque de la ville. La position expansionniste de la République de Chypre du Nord sème le trouble parmi la communauté chypriote grecque. En 2004, un référendum sur la réunification a été largement accepté par les voix turques (65 % de oui), mais rejeté massivement par l’électorat hellénophone. Il prévoyait la reconnaissance d’un territoire autonome, au nord, au sein de l’Etat chypriote, « l’ouverture » de la ligne verte tout en limitant le nombre de réfugiés de la partie sud autorisés à rentrer chez eux et à récupérer leurs habitats expropriés… 

Un aspect non négociable pour les chypriotes grecs, puisque renvoyant à une plaie encore à vif. C’est ce que confirme Sotiris, un habitant de Potamitissa dans la région montagneuse du Troodos. La cinquantaine bien tassée, il a le contact facile, un visage rond qui s’illumine quand il évoque son cher pays et ses richesses. 

Quand il évoque la séparation de l’île d’« Aphrodite », ses traits et son visage se font plus sombres. Comme nombre de Chypriotes au moment de l’invasion du Nord de l’île par l’armée turque, il a été contraint de fuir son village, situé près de la capitale. « Aujourd’hui, on organise des pèlerinages pour revenir sur nos terres. La première fois que je suis revenu, je voulais voir la tombe de mon grand-père, mais ils avaient tout rasé. Même les cimetières ». Il dit ne pas en vouloir à la communauté turque de l’île avec qui les Chypriotes, majoritairement orthodoxe, ont vécu des siècles durant en paix, mais aux colons d’Anatolie qui se sont emparés du territoire et des biens (120 000 colons sont venus s’installer au Nord du pays depuis le coup d’état turque en 1974). « Certains n’ouvrent même pas la porte des maisons, mais la plupart se sentent surtout mal à l’aise. Moi j’ai pu au moins revoir où j’habitais. On m’a accueilli très gentiment et proposer de rester un peu, de partager une tasse de thé.» Entre les lignes, on comprend que la marche vers la réconciliation, bien que marquée par des avancées régulières (les dialogues entre les gouvernements ont repris au cours de l’année 2014) sera longue et les rancœurs difficiles à enterrer.

© www.peripleties.fr – décembre 2014 

Chypre massif troodos Massif  du Troodos

Dernières nouvelles

Chypre, bientôt réunifiée ? Divisées depuis 1974, les deux parties de l’îles ont repris les négociations depuis le 7 novembre. À Genève (Suisse), sous l’égide de l’ONU, le président de la République de Chypre, Nicos Anastasiades et le président de la République turque de Chypre du Nord, Mustafa Akinci tentent de trouver un accord. Pour en savoir plus : lire l’article de Courrier International

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