Bélarus

Il était une fois une datcha

Est-ce une maison de campagne ou une parcelle de jardins ouvriers ? Peut-être un peu des deux ou bien rien de tout ça. La datcha, que l’on retrouve dans les pays d’Europe de l’Est est le genre d’endroit qui ne trouve aucun équivalent en français. C’est un havre de paix au milieu de la nature, un lopin de terre où se dresse une maisonnette, de bois la plupart du temps. Le mythe veut qu’à la veille du week-end ou des vacances estivales, les gens des villes quittent leurs forteresses de fortune pour une mise au vert, en en profitant si possible pour piquer une tête dans une étendue d’eau. C’est la philosophie des habitants de la République du Bélarus.

chemin datcha

Les habitants de la République du Bélarus – pays héritier d’un système socialiste-soviétique – sont étroitement liés à la nature. Par nécessité sans doute, mais surtout par vocation. Ici, la datcha a conservé plus qu’ailleurs, une forte valeur sentimentale, particulièrement chez les anciens. C’est un espace que l’on façonne à sa manière. « Pendant la période soviétique, le pays produisait des légumes en quantités abondantes, mais toute la production était destinée à l’URSS. Pour compenser la pénurie, les dirigeants ont décidé d’attribuer à chacun un lopin de terre où cultiver ses propres légumes », explique Uladzimir, un jeune habitant de la région de Minsk. « Datcha » en langue russe, signifie d’ailleurs « donner ». Aujourd’hui encore, les faibles revenus du pays amènent beaucoup de Biélorusses à cultiver leurs potagers pour subvenir à leurs besoins. Il est habituel de croiser au bord des longues routes ou dans le métro de Minsk, les « babouchkas » vendant le fruit de leur production, ou des bouquets de fleurs cueillis dans leur datcha.

À chacun sa datcha

À une quarantaine de kilomètres de la capitale du Bélarus, Minsk, se trouve une communauté de datchas : « Zaria 1990 ». La zone dans laquelle elle se trouve est pour le moins symbolique. Elle reflète la complexité de l’histoire ce pays, qui a toujours existé en tant qu’état faisant partie de plus grands ensembles ou été pris en étau entre de grandes puissances rivales… pour le plus grand malheur de ses habitants. À 200 mètres de là, dans le village voisin, s’établissait la frontière entre la Pologne et la République socialiste soviétique de Biélorussie entre 1922 et 1939. On marche donc sur des terres ayant appartenu jadis à l’empire polonais. Le hameau n’abrite plus grand monde : des retraités en majorité et des enfants qui travaillent en ville et qui viennent y passer leur temps libre. Les maisons typiques, sont par extension du sens commun, devenues des datchas, comme dans beaucoup d’endroits en République du Bélarus.

babouchka
maison banc

On vient par ici par des chemins de graviers tracés il n’y a pas si longtemps. « Avant les vaches pâturaient là, au milieu », souligne notre hôte. La communauté Zaria 1990 abrite une centaine de parcelles, le tout encerclé de barbelés et d’un portail béant qui rouille au fil des années et des longs et rudes hiver. En ce moment, c’est l’été. L’odeur des pinèdes flotte dans l’air ambiant. Il fait une chaleur écrasante, mais l’air de la campagne aide à supporter cette fournaise. Il y a un lac et un petit ru non loin de là. Des maisons de bois se dressent sur chaque parcelle, parfois peintes en bleu, en vert, en jaune, la plupart des jardins sont abondamment garnis de fleurs. Aucune datcha ne se ressemble et chaque habitant redouble d’ingéniosité pour se démarquer. « Pour les retraités, c’est une véritable activité, souligne Yulya. Avec le bricolage, des idées de maison et de jardin parfois très originales ! ( voire excentrique ) ». Certains potagers sont somptueux, un dédale de fruits et de légumes certains cultivés avec soins sous serres. On trouve pommes de terre, tomates, courgettes, concombres, pois, haricots, choux, oignons, persils et autres herbes aromatiques, pommes, cerises, groseilles, prunes, fraises, etc. 

En cette veille de week-end, les affaires reprennent dans la communautés. Dans une des allées, un  » datchaki «  tond son gazon. « Il est de stricte tradition que d’entretenir sa pelouse et son jardin pour qu’il n’y ait pas de mauvaises herbes, sinon c’est la honte devant les voisins ! », souligne Yuliya. À quelques mètres, un autre prépare ses  » shashlykis « , le barbecue dont préfère notamment s’occuper les jeunes. Les uns répondent en inclinant poliment la tête à nos  » dobry dzién «  ( » Bonjour «  en biélorusse) maladroits, sans doute très mal prononcés. Les autres nous toisent avec curiosité ou nous adressent des sourires pudiques. Pas particulièrement loquaces, les  » datchakis «  n’en sont pas pour autant désagréables. Disons qu’ils se côtoient de manière cordiale : « Quand on vient ici c’est pour être en famille, entre amis, pour se reposer. Ce n’est pas comme en Italie, en Espagne voir en France, on ne va pas parler de la pluie et du beau temps avec son voisin. Ce n’est juste pas dans la mentalité ».

fleur orange

« Un terrain peut coûter de 1000 à 8000 euros. Il faut compter aussi tous les investissements en argent et en temps !»

Nos hôtes nous convient à la confection d’un  » bortsch « , célèbre soupe des pays de l’Est, et de  » varenykys «  à la cerise, saison oblige, dans leur datcha. Ces ravioles que l’on farcit avant de les plonger dans l’eau bouillante sont une spécialité que l’on retrouve également en Ukraine, ainsi qu’en Pologne, sous le nom de  » pierogi « . Le genre de plat dont la vue vous esquisse des souvenirs d’une plus ancienne dégustation.

On parle de tout et de rien, Uzladimir nous montre la maison et ses fondations qu’il a construit petit à petit avec son père. Aujourd’hui, on peut acheter une datcha n’importe où, au bord d’un lac de préférence. Cela dépend des moyens, bien qu’il soit courant pour des raisons économiques de se regrouper pour s’organiser en communauté. « Un terrain en fonction de la taille, de la situation peut coûter de 1000 à 8000 euros. Il faut compter aussi tous les investissements en argent et en temps ! ». Ici, les  » datchakis «  ont un concierge, une sorte de coopérative pour organiser la communauté, par exemple, pour payer l’électricité. La cuisine qui jouxte une première chambre donne sur la cour, juste sur le terrain du voisin : « Il a acheté, mais il ne vient pas souvent ». L’intérieur est comme un nid douillet sur deux étages, étroit, mais accueillant. C’est une maison de brique, mais d’intérieur, on jurerait qu’elle est de bois. On y trouve un poêle, ainsi que la réserve de bois pour l’hiver. Un sofa qui fait office de canapé et de lit pour les invités de passage.

cuisine rangement

laznia bélarus

La laznia pour se mettre au propre

À l’étage, se trouve une autre chambre à coucher juste sous le toit. Il paraît que l’été on y dort au frais et dans une armoire, deux épaisses fourrures de lapins attendent de reprendre du service. « En hiver, quand les températures sont négatives il fait 0 à l’intérieur ! Il faut que le feu tienne toute la nuit. » Dans un recoin, s’entassent les conserves de fruits et une goutte faite maison. Rien ne se perd. Pas de toilettes en vue, ni de salle de bain. Il y a une cabane au fond du jardin. Du reste il y a la  » laznia «  ( » banya «  en russe), ce bâtiment dont la plupart des datchas sont généralement dotées. Uzladimir peaufine le bâtiment, juste à coté de la maison. Il pourra accueillir une chambre pour les invités. « À l’origine, dans les villages, la  » laznia «  était le moyen de se mettre au propre », souligne Yuliya. Mais aujourd’hui, elle est aussi comme un espace de socialisation. On y parle, on y boit, on y mange. L’esprit se rapproche du sauna scandinave.

Un village déserté en hiver

« Mais contrairement à ceux-ci, la  » laznia «  procure une vapeur humide ». Il est impressionnant de voir quelle proportion peut prendre une cabane de bois chauffée. Aujourd’hui, il existe même des saunas publics et les championnats de sauna sportif ont lieu chaque année. « La coutume veut aussi qu’on se fouette le corps avec des branches de bouleau, après cela on prend une douche froide. On peut le faire aussi en hiver, souvent après avoir fait du ski, et après le  » banya «  sauter directement dans la neige », nous explique-t-on encore. L’hiver… et ses températures allant jusqu’à moins 30 degrés. Une autre période commencera alors, celle où l’eau du château d’eau situé au centre du village sera hors fonction pour lui éviter et de geler et que les tuyaux n’éclatent. Les  » datchaki «  s’aventurant ici à cette période doivent se débrouiller avec le ru, qui coule et gèle à une centaine de mètres de la communauté de datcha.

château d'eau

chats

« L’eau est très pure », nous lance Uladzimir. On veut bien le croire, mais la mine que nous faisons est plutôt due au fait d’imaginer sortir jusque-là pour aller chercher de l’eau et se geler les doigts de pied. C’est pourquoi ils sont plutôt rares à affronter le froid et la neige, laissant les chats semi-domestiqués passer l’hiver seuls ou trouver refuge chez des  » datchakis «  les plus téméraires. L’hiver on croisera sous les arbres dénudés d’autres individus : des chasseurs vêtus de blancs, des skieurs de fonds, des lapins et autres rongeurs à l’affût de nourriture. Bref, des conditions extrêmes, digne du grand nord. Mais ça, c’est une autre histoire.

© www.peripleties.fr – Mai 2016

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