Roumanie

La gymnastique dans les veines

La gymnaste Nadia Comaneci a conquis les coeurs et fait rêver toute une génération de petites filles, propulsant la Roumanie sur le devant de la scène mondiale. La gymnastique est devenue le trésor du pays, ses champions, des mercenaires au service de la grandeur de la nation communiste pendant l’ère Ceaușescu. Mais 40 ans après les exploits de « la fée de Montréal », tandis que le pays montre un nouveau visage, l’équipe de Roumanie a été la grande absente des Jeux olympiques de Rio 2016. Que reste-t-il de la nation aux 300 médailles ? D’Onești à Bucarest en passant par Deva, la réponse aux quatre coins du pays.

Quels sont les ingrédients d’une légende ? Une personnalité, un caractère atypique, un fait surnaturel, un destin hors du commun et une figure qui inspire. Nadia Comaneci est tout cela à la fois. Le 17 juillet 1976, celle qui conquit le coeur des juges et des téléspectateurs et fit vaciller le tableau d’affichage aux Jeux olympiques de Montréal n’avait que 14 ans. Derrière un corps frêle et un visage angélique se trouvait une personnalité de fer. L’histoire, beaucoup la connaisse : au terme d’un mouvement parfait aux barres asymétriques, une note qui peine à sortir, le tableau des scores qui affiche la note de 1,00. Un flottement général avant de s’apercevoir que, oui, il s’agit bien d’un 10 (le tableau n’étant pas conçu pour afficher le score parfait)… Ce fut le premier de l’histoire des Jeux olympiques. Sa performance, Nadia Comaneci la rééditera à sept reprises lors de cette compétition. Derrière elle, des générations de vainqueurs se sont succédé. De 1996 à 2004, la Roumanie est devenue comme on l’appelle couramment une « usine à championnes » : l’empire aux 300 médailles.

roumanie comaneci Depuis son « 10 » au JO de Montréal en 1976, Nadia Comaneci est entrée dans la légende.

salle gymnastique Entraînement au complexe sportif Lia Manoliu de Bucarest.

Le secret d’un succès

Sous le régime de Nicolae Ceaușescu – leader communiste de Roumanie de 1974 à 1989 – on raffolait de ces champions légendaires. Ils tournaient l’attention sur le pays et offrait de quoi exalter la nation toute puissante. Plus que de sport, il s’agissait de donner de la grandeur au Parti. Mais entre la pression des familles, celle de la victoire et la rigueur des entraînements, quel poids reposait sur les épaules des petites gymnastes ? Cet aspect a souvent fasciné autant que jeté une part d’ombre sur la gymnastique en Roumanie, comme dans d’autres pays où ce sport représentait une chance de sortir de la pauvreté. Difficile en effet d’évoquer sa suprématie, sans mentionner l’omniprésence du régime à cette époque et les rudes conditions d’entraînements des jeunes filles. De nombreuses ex-championnes ont dénoncé les mauvais traitements dont elle avaient été victimes. À de nombreuses reprises, Nadia Comaneci  interrogée par des médias internationaux à ce sujet – a répondu n’avoir jamais ressenti quelconque type de pression. Elle ne songeait qu’à une chose : « réussir ses enchaînements ».

« On les poussait hors de leur zone de confort »

Là réside toute l’ambiguité d’un système qui a, plusieurs années durant, contribué au succès de la nation. Entre ombre et lumière, la perspective de réussir, l’ambition de porter les couleurs du pays ainsi que le goût de l’effort pour y parvenir semblaient plus fort que tout. Ce tempérament de « gagne » a survécu à la chute du régime en 1989, comme en témoigne les nombreux titres et médailles glânés jusque dans les années 2000. Les fruits de sacrifices et d’un travail acharné. Entraîneurs et gymnastes ne vivaient que pour une seule chose : la gymnastique. Telle fut longtemps la rançon du succès. « On poussait les gymnastes hors de leur zone de confort, oui. Mais les filles savaient pourquoi elles étaient là. Elles faisaient preuve d’une détermination impressionnante. Encore aujourd’hui, vous seriez surpris de la détermination et de la concentration des enfants roumains dans ce qu’il entreprennent », relève Léo Cosma, l’un des rares à évoquer cette période faste, sacrifice de toute une vie. 

léo cosma Léo Cosma, ancien chorégraphe et entraîneur des championnes Daniela Silivas et Lavinia Miloșovici.

gymnaste saut Après l’échec des qualifications aux Jeux olympiques de Rio, la fédération travaille à la reconstruction d’une équipe olympique.

Une pression devenue insoutenable

Ancien chorégraphe et entraîneur d’autres championnes comme Daniela Silivas (seule gymnaste à avoir égalé le record de Nadia Comaneci) et Lavinia Miloșovici, il a signé les enchaînements des exercices au sol dont l’élégance et l’audace ont aussi été la marque de fabrique de la gymnastique « à la roumaine ». C’était ça aussi, la « magie » : savoir déstabiliser l’autre sur son propre terrain, attirer tous les regards et s’assurer une réputation redoutable. « On devait rester impassible quand s’affrontaient pour le titre, nos gymnastes et celles d’URSS. Mais ça, c’était pour la politique. Quand un exercice était meilleur, on le reconnaissait et on se congratulait une fois les caméras éteintes. C’était pour nous, une concurrence seine », confie celui qui a toujours apporté une méthode et une philosophie fondées sur la maîtrise et la confiance en soi, laquelle dénotait dans le milieu. Mais de toute évidence la pression était là. Pour les entraîneurs, l’exercice consistait au moins autant à un travail acharné qu’à gérer un système devenu de plus en plus oppressant avec les années.

« En Roumanie, il y a deux institutions : le football et la gymnastique. »

Ils sont nombreux, entraîneurs et gymnastes à avoir fuit cette machine infernale dont la grande Nadia Comaneci, émigrée au États-Unis… Une liberté nouvelle s’offrait à eux. Les autres nations en ont profité pour mettre la main sur les précieux cadres de l’école roumaine. Après avoir passé des années en Allemagne puis en Angleterre, Léo Cosma fait partie des rares qui sont revenus en Roumanie quelques années plus tard. Il redonne aujourd’hui des cours de chorégraphiques, de façon indépendante, aux gymnastes de l’école de Deva. Ce lieu mythique a été créé en 1977 par Bela et Marta Karoli, entraîneurs de Nadia Comaneci et autres cadors roumains.

visages gymnastique Bustes des célèbres entraîneurs et gymnastes olympiques devant l’école de Deva.

anneaux olympiques Anneaux olympiques sur la célèbre salle d’entraînement de l’école de Deva.

Et soudain, la chute…

C’est ici, qu’aujourd’hui encore, une pépinière de gymnastes et les juniors de l’équipe nationale évoluent. Les statues de bronze à l’effigie des grandes championnes et des entraineurs roumains trônent devant l’entrée latérale. Des vagues régulières de touristes y viennent fièrement se prendre en photos à coté. Mais l’intérieur est bien gardé, protection des mineurs oblige. La visite de la salle olympique, propriété de la fédération, se fait sur demande et se prévoit quelques mois en amont pour tenter d’obtenir un autorisation. Il faut dire que l’école roumaine a toujours vécu toujours dans le secret et couvert son trésor, d’autant plus aujourd’hui qu’elle traverse la période la plus délicate de son histoire. 40 ans après les exploits de Nadia Comaneci à Montréal, après avoir régné de nombreuses années sur ce sport, la Roumanie n’a en effet pas eu d’équipes aux Jeux olympiques de Rio en 2016.

Diminuées par les blessures de ses meilleurs atouts, les sélections féminine et masculine ont échoué lors des qualifications. LA nation de la gymnastique n’a dû se contenter que de trois représentants aux concours individuels, les leaders actuelles, Catalina PonorMarian Dragulescu et Andrei Vasile Muntean chez les hommes. Le choc. De quoi faire parler les médias nationaux. « En Roumanie, il y a deux institutions : le football et la gymnastique », confirme Anca Grigoraș, ancienne coéquipière de Nadia Comaneci, médaillée d’argent aux JO 1976, aujourd’hui directrice technique nationale de la gymnastique féminine roumaine. Si pour certains dans le petit monde de la gymnastique la débâcle était prévisible, la nation roumaine n’y était moralement pas préparée. Nombreux considèrent que rien n’a été fait depuis les années 90 pour stopper la fuite des entraîneurs. « Ils sont au moins 200 en France, en Allemagne, partout… », témoigne un ancien expatrié revenu en Roumanie. Mais il ne souhaite pas s’étaler davantage sur ce sujet délicat.

centre bucarest Catalina Ponor, triple médaille d’or au JO d’Athènes en 2004, ici en entraînement au complexe sportif Lia Manioliu de Bucarest.

lia manolu Une salle polyvalente doit voir le jour à Bucarest. Elle pourra accueillir les futurs championnats d’Europe de gymnastique en 2017.

Chronique d’une mort annoncée

Les salaires qu’offre le pays à ses entraîneurs ne sont pas à la hauteur du travail. Les infrastructures et les conditions d’entraînement ne sont plus optimales. Ceci est vraissemblablement à l’origine du transfert de l’équipe de Roumanie de Deva à la capitale Bucarest. Mais les seniors doivent y partager les créneaux d’entraînement avec la gymnastique artistique masculine. Malgré la meilleure volonté du monde, il devient difficile pour la nation reine de rivaliser avec les États-Unis, la Russie, la Chine, etc. « Ici, ce n’est pas comme dans les autres nations. Nous sommes un « petit » pays. La fédération doit compter avec 23 clubs privés, quand en France on en compte 1500. Ailleurs, la relève est assurée, si une fille se blesse il y en a d’autres pour la remplacer. Pour nous c’est plus délicat », expose la directrice technique nationale.

2,5 millions d’euros investis pour soutenir notamment l’équipe olympique et un programme de détection.

La ville de Deva est pourtant devenue un pôle d’excellence sportif qui mise sur les jeunes champions nationaux et l’affiche ostensiblement sur les panneaux publicitaires de la ville. Seulement voilà, la gymnastique ne tient plus la dragée haute. Aujourd’hui, on compte aussi largement sur l’athlétisme, le football, le basket pour faire briller la nation. Difficile de concentrer peu de moyens sur plusieurs disciplines et espérer retrouver la suprématie d’antan en un claquement de doigt. Pour certains, la mentalité n’y est également plus chez les parents et les enfants, dont les moyens de réussite sont aujourd’hui possibles dans d’autres sports.

gymnastique deva La municipalité de Deva affiche toujours son soutien à la gymnastique.

roumanie petrom Bucarest devrait se doter d’une salle polyvalente, en attendant les gymnastes de l’équipe féminine de Roumanie partagent les créneaux d’entraînement avec l’équipe masculine.

Reprendre les bases

Alors il a fallu retrousser les manches. En 2009, la fédération roumaine de gymnastique avait pourtant conclu un partenariat avec une compagnie pétrolière roumaine (Petrom), privatisée en 2004. L’enjeu était de taille pour redonner des couleurs à la gymnastique, négligée au cours des dernières années : 2,5 millions d’euros investis pour soutenir notamment l’équipe olympique et un programme de détection défendu par Octavian Belu et Mariana Bitang (sélectionneurs des équipes olympiques de Roumanie de 1988 à 2005). L’intitulé du programme sonne un peu nostalgique : « Patrie nous voulons des champions ». Environ 150 enfants, âgés de 5 à 9 ans ont été sélectionnés à travers le pays pour être formés dans les centres régionaux de Bucarest, Deva, Timișoara, Constanta, Onești.

Tandis que la Roumanie se transforme à grande vitesse, rien ne semble avoir vraiment changé à Onești dans la ville natale de Nadia Comaneci. La ville aux immeubles défraîchis a des allures de bout du monde, triste et désuète. Personne n’a oublié ici les exploits de « Nadia ». On semble encore parler de sa performance comme si c’était hier, avec un regard qui s’illumine à la simple évocation de son nom. Un monument à son effigie et à celle des médaillées olympiques se dresse d’ailleurs devant le gymnase qui porte désormais son nom. À l’intérieur de la salle, on lève le regard : un poster récent de la championne supplanté d’un message « Ensemble, nous vaincrons ». Sur le mur d’en face, une mosaïque, elle aussi à sa gloire, à côté de celle d’une autre légende masculine, Dan Grecu. Si l’on avait encore des doutes, ici c’est clair, les héros du passé sont vénérés comme des dieux. Ils sont une source d’aspiration pour des centaines d’enfants. De jeunes gymnastes venues des quatre coins de Roumanie, âgées de 7 à 16 ans, s’entraînent ici entre leurs heures de cours. 

onesti roumanie Onești, la ville natale où Nadia Comaneci a fait ses premiers pas dans la gymnastique.  

gymnase comaneci Gymnase Nadia Comaneci à Onești. C’est sans doute ici qu’on cultive l’esprit, l’essence même de la légende.

Onești là où tout a commencé

Elles vivent à l’internat situé à quelques pâtés d’immeubles de là comme Nadia auparavant et elles n’ont qu’une envie, suivre les pas de leur idole. « C’est très dur pour ces filles. Elles s’entraînent énormément et ne rentrent dans leur famille que pendant les vacances », confie une responsable de l’administration. En 2014, une section de juniors a réouvert… et à déjà formé des pépites comme Sylva Sarzu. 40 ans après les exploits de la reine Comaneci, ces jeunes filles représentent la relève, voir la revanche du pays sur son trésor national. Guidée par sa légende, il ne fait aucun doute ici que la nation roumaine reviendra sur le devant de la scène, la tête haute. Les gens ici en sont persuadés : les roumains ont la gymnastique dans le sang.

© www.peripleties.fr – Mai 2016

Dernières nouvelles

Les gymnastes roumains n’ont réussi à rentrer que dans trois finales des derniers Jeux Olympiques (Rio 2016). Andrei Vasile Muntean a terminé 6e aux barres parallèles, Marian Dragulescun, 4e au saut de cheval et l’ex championne olympique Catalina Ponor, 7e à la poutre.

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