Irlande du Nord

Derrière les murs…

Depuis la fin du conflit armé et les accords de paix du Vendredi Saint de 1998, les fresques d’Irlande du Nord (Royaume-Uni) constituent une attraction touristique internationale. Belfast et Derry / Londonderry, lieux clés de la période des Troubles (lire notre interview-décryptage), possèdent toujours leurs murales en périphérie des centres-villes. Des milliers de visiteurs arpentent chaque année le quartier-ouest de la capitale Belfast en « Black Taxi », ainsi que le quartier du Bogside de Derry / Londonderry, lieu rendu tristement célèbre lors du Bloody Sunday.
Qu’évoquent réellement ces fresques murales et que traduisent-elles de l’Irlande du Nord d’hier et d’aujourd’hui ? Propagande contre propagande, elles faisaient état des revendications de chaque communauté, loyalistes (unionistes) et nationalistes (républicains), quand les tensions étaient au plus haut. Certains voudraient aujourd’hui les effacer au motif qu’elles reflètent les heures les plus sombres du pays, en laissant place aux fresques épurées et exclusivement tournées vers l’avenir. Pourtant, derrière les murs, dans les quartiers ouvriers à qui profite peu le développement économique et social, les murs restent bien le support muet d’une relation conflictuelle aux contours troubles.  

 

À savoir

Irlande du Nord et Royaume-Uni

À la suite de la guerre d’indépendance irlandaise et depuis le traité de Londres en 1921, l’île est scindée en deux états : la République d’Irlande, indépendante et républicaine au sud, et l’Irlande du Nord (Ulster), composée de six provinces qui demeurent rattachées au Royaume-Uni. En Irlande du Nord, vit une majorité de descendants des colons arrivés lors de l’implantation britannique sur l’île au XVIIe siècle et une minorité de population irlandaise, de culture gaélique. Les troubles qu’a connus l’Irlande du Nord entre 1969 et 1998, proviennent de l’opposition virulente entre population républicaine / nationaliste (principalement catholiques) désireuse d’une Irlande unie, et loyaliste / unioniste (principalement protestants) fermement attachée à la couronne britannique.

Du Bogside à U2

Au XXe siècle, la minorité catholique en Irlande du Nord reste victime de discrimination économique, sociale et politique et soumise à une classe dirigeante composée de protestants. Dès la fin des années 60, un vaste mouvement pour les droits civils commence alors. Lors d’une marche pacifique organisée le 30 janvier 1972, l’armée britannique, déployée depuis la bataille du Bogside (9 morts, 700 blessés) en 1969, ouvre le feu sur des civils non armés, faisant 14 victimes. Cet épisode tragique et médiatisé dans le monde entier fut ensuite évoqué par le célèbre groupe irlandais U2 dans sa chanson Bloody sunday (Dimanche sanglant).

derry londonderry irlande

Derry – Londonderry.

La ville occupe les deux rives de la rivière Foyle. Les Républicains l’appellent Derry tandis que les Unionistes utilisent plus volontiers « Londonderry », pour rappeler l’attachement à la couronne britannique. La ville fortifiée située au nord de l’Irlande du Nord (Royaume-Uni) est principalement connue pour le siège de de la ville en 1689 et les événements tragiques du Bloody Sunday (lire encadré) en 1972.

bogside derry

murales free derry

Derry / Londonderry.
Dans le quartier du Bogside (fief nationaliste irlandais) situé à l’extérieur des remparts sur la rive est de la rivière Foyle, se trouve le vestige du mur portant la mention : « You are now entering in Free Derry » (Vous entrez maintenant dans le Derry libre). Cette fresque murale a été créée après la bataille du Bogside en 1969. Les manifestants avaient dressé des barricades autour du Bogside, proclamant une zone de non-droit pour la police. Les peintures murales ont été ensuite utilisées par les Républicains comme moyen de communication et de revendication.

Londonderry / Derry, Bogside.
Dans les années 1990, un groupe d’artistes indépendant de Derry a créé les peintures murales dans le quartier républicain du Bogside. Elles reflètent la lutte pour les droits civils de la part des populations irlandaises catholiques, le souvenir des héros républicains, l’aspiration à l’unité irlandaise et commémorent les victimes des troubles. Chaque année, des milliers de touristes viennent découvrir les oeuvres picturales.

Derry / Londonderry, Bogside.
L’accord de paix de 1998 prévoyait le démantèlement des groupes paramilitaires nationalistes et loyalistes. L’IRA (Irish républican army) a officiellement déposé les armes en 2005 mais de nouveaux groupes dissidents invitant à reprendre les combats se sont créés.

quartier unioniste

quartier loyaliste

Derry / Londonderry, Fountain.
Dans ce quartier, fief des loyalistes, l’extrémité des trottoirs et la base des lampadaires sont peints de bleu, rouge et blanc et le drapeau de l’Union Jack (Royaume-Uni) flotte dans les airs. Les premières fresques dIrlande du Nord furent réalisées par les loyalistes, en signe de protestation contre la Home Rule (XXe siècle) qui envisageait un projet d’autonomie de l’Irlande vis à vis de la Grande-Bretagne.

Derry / Londonderry, Fountain.
« Londonderry west bank loyalists still under siege. No Surrender » (La rive ouest de Londonderry demeure assiégée. Pas de capitulation) prévient une murale. Du côté unioniste, les peintures murales sont axées sur les symboles traditionnels unionistes, tels que le siège de Londonderry (1688), les batailles de la Boyne (1690) et de la Somme (1916), les silhouettes des hommes de l’Ulster Volunteer Force (UVF), groupe paramilitaire loyaliste d’Irlande du Nord ou encore des « Apprentices Boys of Derry » , confrérie protestante qui commémore chaque année le siège de Derry. Les parades qu’ils organisent chaque été furent à l’origine de la bataille de Bogside en 1969 et continuent de raviver les tensions chaque année.

Derry / Londonderry.
Les remparts de la ville séparent le quartier Fountains de la rue Bishop, au centre de Derry. Un autre mur érigé depuis l’une des portes de la cité isole encore davantage le quartier unioniste. Depuis 2011, dans le cadre du processus de paix, un passage a été creusé dans ce mur, appelé « mur de la paix ». Il permet la circulation entre les deux secteurs mais reste fermé dès 20h. Dans ce secteur des projets intercommunautaires et touristiques (expositions sur l’histoire de la ville, applications smartphones et signalisations) visent à renforcer les liens entre les deux communautés.

porte belfast

Horward street, Belfast. Dans cette zone ont eu lieu de vifs affrontements pendant la période des troubles d’Irlande du Nord. Des barricades encerclaient le quartier de West Belfast. Le « mur de la paix » ainsi qu’il est désigné, constitue toujours une barrière physique entre les deux communautés. Une zone de passage est ouverte pendant la journée pour permettre la circulation.

quartier belfast

réacteur nucléaire

Belfast.
Au XVIIIe siècle, l’industrie prospérait grâce au port et aux diverses usines et manufactures (lin, chantier naval, usine de lin, tabac, distillerie). Dans la capitale nord-irlandaise vivent encore actuellement des citoyens « de seconde de zone » dans les anciens quartiers ouvriers. La précarité est identique dans les bastions républicains, dans le quartier de West Belfast, comme dans les quartiers loyalistes autour de Shankill road.

Derry / Londonderry, quartier du Bogside.
Ce quartier populaire a vu émerger le mouvement pour les droits civils de la communauté irlandaise catholique en Irlande du Nord, à la fin des années soixante. Les populations qui y vivent encore aujourd’hui sont encore davantage en proie au chômage et à la précarité que dans le reste de la ville.

Belfast.
Les connections avec d’autres causes s’expriment sur le mur international, cheminant de Falls road (quartier nationaliste) à Shankill road (quartier loyaliste). Du côté nationaliste, cette solidarité s’exprime avec le Pays Basque, la Nouvelle Calédonie, Cuba, ou la Palestine. En réponse, les loyalistes signent des fresques à l’effigie d’Israël.

bus murales

black taxi belfast

Belfast.
Chaque année des milliers de touristes viennent arpenter les rues où se situent les fresques murales dans les quartiers unionistes et nationalistes. Cela constitue une manne économique non négligeable. L’attraction la plus célèbre est le tour en « Black taxi ». Ils ont longtemps été le seul moyen de transport des habitants de West Belfast pendant les Troubles (le transport public en bus ayant été supprimé). Beaucoup de chauffeurs se sont reconvertis en guides touristiques pour expliquer le conflit, lors duquel beaucoup d’entre eux étaient en première ligne.

pont londonderry

Derry / Londonderry.
De l’autre côté de la rivière Foyle se situent des quartiers unionistes. Le Peace Bridge inauguré en 2011, relie désormais les deux rives, longtemps antagonistes. L’infrastructure d’un montant de 14,5 millions de livres sterling est devenue une structure emblématique de la ville et du processus de paix.

monument morts derry

bayardo belfast

Derry / Londonderry et Belfast.
Entre attentats meurtriers des groupes paramilitaires républicains (IRA provisoire) et loyalistes (UVF,UDA), épisodes tragiques, grèves de la faim et débordements civils, la période des Troubles de 1969 à 1998 a fait près de 4 000 victimes. La photo de gauche illustre le monument commémoratif en mémoire des 14 civils tués lors du Bloody Sunday, le 30 janvier 1972, à l’occasion d’une marche pacifique en faveur des droits civils dans le quartier du Bosgside à Derry. La photo de droite illustre un monument commémoratif de l’attentat du Bayardo le 13 août 1975, un pub situé rue d’Aberdeen dans le quartier unioniste de West Belfast.

Derry / Londonderry et Belfast.
Dans le cadre des accords de paix, les fresques murales sont régulièrement remplacées par des messages éradiquant toute forme de violence. À Belfast, de jeunes graffeurs de chaque communauté oeuvrent régulièrement ensemble pour repeindre les murs avec des messages d’espoir sur le mur de la paix. Au sein des quartiers républicains et loyalistes également, les nouvelles fresques, sans renier l’identité et les revendications de chacun, véhiculent des signaux d’apaisement tournés vers l’avenir.

© www.peripleties.fr – Février 2017

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