Lettre au Bélarus

Cher pays qui partage comme moi l’amour de la patate,

Il faut que tu saches tout d’abord qu’avant que je vienne à toi, j’ignorais presque jusqu’à ton existence. Comme beaucoup de Français, je pensais naïvement que tu étais une région de Russie, ou du moins une sorte « d’excroissance » plus ou moins indépendante. Mais laisse-moi te dire que c’est un peu de ta faute aussi. Tu admettras que tu ne te dévoiles pas beaucoup au regard du monde et qu’avec toutes ces formalités administratives que tu exiges pour obtenir un visa, il faut vraiment décider d’aller à ta rencontre pour faire ta connaissance

Finalement tant mieux, parce que j’aime bien cela. Alors, je me suis renseignée sur toi, figure-toi. Et là, laisse-moi te dire que les informations dont je disposais m’ont limite effrayée ! Je te résumerai le tableau ainsi : « Dernière dictature d’Europe » de type néo-soviétique, pays le plus impacté par les conséquences de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (voir notre photoreportage)… Wikipédia te classe même en pôle position dans le monde pour le « taux de suicides par 100 000 personnes par an ». Ambiance ! Non mais vraiment, rends-toi compte de cela : je m’attendais vraiment à voir tes habitants le teint blafard, les yeux cernés jusqu’aux joues, marchant sous la grisaille et la pluie pour aller chercher leur ration alimentaire radioactive… Des dépressifs auxquels on ne peut arracher un sourire, tellement ils sont malheureux.

étoile soviétique
lac biélorussie

« Tu as quelque chose de fascinant avec tes allures de société soviétique dépassée. »

Et puis, tu t’es montrée à moi sous tes meilleures jours : chauds, ensoleillés, toujours propre et impeccable derrière ta rigueur qu’on imagine parfaitement soviétique. Dans les nombreux parcs de ta capitale, Minsk, les gens étaient souriants, calmes, seuls ou en familles, bouquinaient, se baladaient. Bref, ils semblaient heureux. Et ça je ne l’avais jamais vu mentionné. Dans les campagnes, ils se promenaient à vélo, se baignaient dans de petits lacs, pique-niquaient. Un vrai décor de film des années… de quelles années d’ailleurs ?

Je me suis laissé charmée. J’ai même pensé un temps que tu étais aussi idéale que tes affiches de propagande qui longent les routes le laisse penser. Mais surtout, tes habitants que j’avais imaginé froids et apathiques, sont derrière une réserve apparente, d’une générosité sans limite et patients. Oh oui, trèèèèèèès patients ! Plus que je ne le serai jamais devant le soin et l’application de tes fonctionnaires à tamponner des documents officiels qu’on me fait parapher à plusieurs reprises. Mais va savoir pourquoi, tu as réussi à me faire sourire. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser à quoi ressemblerait mon site si j’étais chez toi. Serait-il conforme à tes exigences ? Non mais je veux dire : est-ce que je nuis à ton État en essayant de raconter la vie des mes contemporains ? Parce qu’un pays classé 157e sur 180 par RSF (Reporters Sans Frontières) en terme de liberté de la presse, ça donne à réfléchir. Je sais aussi que les voix dissonantes sont peu audibles, alors j’entends bien qu’il faut rester sur ses gardes. La réside l’indescriptible paradoxe entre ta politique, qui incite à la méfiance et le caractère doucereux de tes habitants.

panneau propagande
minsk bélarus

« Tu l’as pris au mot en te déshabillant sur ton lieu de travail. »

Quand je t’ai demandé de l’aide, peut-être parce que j’étais étrangère, tu m’as à chaque fois tendu une main, (mais jamais dans l’encadrement d’une porte, car tu dis que cela rompt les liens). Et puis j’ai vu aussi que tu ne manquais pas d’humour. Quand ton président Alexandre Loukachenko t’intime l’ordre de « te désha­biller et travailler » à la place de « s’améliorer et travailler » (entre « razvi­ vatsa » et « razde­vasta, le lapsus est facile). Tu l’as pris au mot en te déshabillant sur ton lieu de travail. Ce qui n’a pas manqué naturellement d’être repris dans le monde entier, qui d’habitude a une légère tendance à mépriser ton existence. 

Moi j’ai aussi trouvé ça drôle. Comme une série de choses que je n’ai relevé presqu’exclusivement chez toi : tes magasins, restaurants, discothèques cloisonnés, dont ne sait qu’attendre avant d’y mettre les pieds (même effet que quand gamine, j’ouvrais mon Kinder Surprise en espérant avoir fait le bon choix), tes jolies filles qui s’habillent comme des stars de cinéma en ville comme dans la cambrousse, la fin de tes programmes à la TV à une certaine heure, comme dans les années 90 chez moi, puis et j’en passe « Heta Belarus Dzietka ! »  (c’est la Biélorussie, chérie !) ironises-tu pour justifier tes manies saugrenues. Tu remarqueras que je ne t’avais point nommée jusqu’à présent. Et tu en devines peut-être la raison. À mon arrivée en Polésie, ton visage le plus sauvage, je me demandais dans quel territoire marécageux, je m’étais empêtrée.

loukachenko bélarus
arc en ciel

« Je t’ai surnommé la « Miélorussie » pour insister sur la douceur de ton tempérament »

Je me suis heurtée à cette bienveillance générale déconcertante, fait d’un mélange de politesse et de discrétion. Je me suis tout de suite exclamée que ce nom, « Biélorussie » – comme on t’appelle populairement chez les Gaulois – sonnait phonétiquement trop « dur ». Je t’ai donc amicalement surnommé la « Miélorussie » pour insister sur la douceur de ton tempérament, endurci au fil d’une histoire que j’ai découvert bien peu cordiale à ton égard. Puis, m’étant fait reprendre à plusieurs reprises en prononçant le terme que je pensais officiel « Biélorussie », j’ai compris que ta susceptibilité trouvait ses raisons.

Si tu permets que j’explique à mes lecteurs le plus succinctement possible : le terme Rus fait référence à la Ruthénie, union des régions slaves englobant grossièrement une partie des actuelles Russie, Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Pologne, Slovaquie sous le contrôle de Kiev à partir du IXe siècle. Bela ferait référence à la couleur blanche qui désignait géographiquement cette partie de la région. Il serait ainsi plus juste de dire « Bela-Rus » que Biélorussie, car ce dernier terme se traduit par « Russie blanche », ce qui n’est, de fait, historiquement pas tout à fait exact… bien que la thèse soit admise par certains. Tu admettras que c’est compliqué. Et puis je ne sais toujours pas si je dois m’adresser à toi dans la langue de Pouchkine ou celle qui ressemble à de l’Ukrainien. Encore une curiosité qui donne envie d’engager la conversation.

bélarus minsk
bélarus traditionnel

Ne m’en veux pas, si je m’obstine malgré moi à t’appeler Biélorussie. On ne change pas une idée du jour au lendemain, tu en sais quelque chose. En puis je risque de passer pour la « chiante de service » auprès de mes compères. Dans la mesure du possible j’emploierai la dénomination officielle de l’ONU tiens : République du Bélarus. Bref, je t’aime bien « Blanche rus », j’ai découvert que je partageais avec tes habitants bien plus que l’amour des patates, notamment celle de la nature, des forêts qui renferment les dernières populations de Bisons en Europe, excusez du peu, des lacs et des grands espaces. J’aime l’attachement avec lequel tes gens reviennent régulièrement auprès de leur  » dacha «  (voir notre reportage), cultiver leurs quelques mètres carrés de terres, les fleurir, et profiter simplement du temps qui passent avec ceux qu’ils aiment… Parce qu’au fond c’est ça la vie, non ? J’ai dépassé cet a priori qu’on a tous à juste titre je crois, à l’évocation d’un état totalitaire pour découvrir tes subtiles ambiguïtés. J’avais quand même envie de parler de ce visage là, qu’on connaît trop peu.

Bon vent à toi, et à tes généreux habitants…

© www.peripleties.fr – Juillet 2016