Errances nocturnes

à Saint-Jacques-de-Compostelle

 

Une lune gibbeuse surplombe la cathédrale de Santiago. La nuit est bleue et les lumières de la vieille ville projettent sur ses pierres des reflets dorés. Les alentours sont presque déserts. Seuls quelques passants, qui battent le pavé, font cesser le silence pesant qui règne en ces lieux. Pour arriver jusqu’ici, il a fallu traverser un dédale de ruelles lugubres qui, au fil de cette promenade nocturne, se sont chargées d’histoire et de sens. Alors, le besoin de photographier s’est fait sentir.

Quatre coups de cloches viennent soudainement rappeler la religieuse dimension de l’endroit. Croyant ou non, l’ambiance saisit le corps et l’âme.

La cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle (Galice), ce colosse enraciné, enlace de force le visiteur, l’écrasant sous ses colonnes et ses murs immenses. Inaccessible, elle l’invite à contempler sa grandeur. Je n’échappe pas à la règle. La mysticité qui flotte dans l’air me donne irrésistiblement l’envie d’immortaliser cette nuit. Les poses photographiques sont longues. Les positions insolites. Je m’agenouille – me prosterne presque – pour saisir avec le bon angle, ces instants nocturnes que je sens précieux et éphémères.

cathédrale saint jacques de compostelle

sdf sans abri

Les cloches résonnent. Plus gravement cette fois. Cette sobre ritournelle me rappelle que le temps passe. Je l’avais presque oublié, imprégné par le passé invoqué par ce décor. Mais la réalité refait surface en un éclair. Affalé sur le parvis du Muséo das perigrinacion y de Santiago encore éclairé, un sans-abri s’est accommodé d’un dortoir de fortune. Qui est-il ? D’où vient-il ? De lui, on ne sait rien, j’entends juste ses ronflements. Il dort profondément. Sa main tendue vers le ciel, légèrement recroquevillée semble invoquer un miracle. A côté de son sac de couchage et de sa polaire colorée, ce vieux barbu a pris soin d’enlever ses chaussures. L’appareil a quitté son trépied. Il se fait plus discret, voulant saisir cet instant, tellement chargé de sens. Mais il veut le faire discrètement, en respectant le repos de cet homme.

Les cloches sonnent à nouveau. De plus en plus fort à mesure que je m’approche de la Cathédrale. En son contrebas, je découvre la coquille de Saint-Jacques de Compostelle, symbole du pèlerinage et de la ville, creusée dans le granit. Les piliers projettent leurs ombres, dessinant des formes chimériques. Je continue d’avancer et les détails surgissent. Je grimpe quelques marches et voici le fronton, ses colonnes et son tympan foisonnant. Je voudrais m’attarder sur chacune des scènes représentées mais je me sens happé par mille et une curiosités qui abondent dans chaque recoins. Mes pas me guident au pied de la fontaine de la Plaza das Praterias. Je tourne en rond. L’appareil photos est toujours à porté de mains, mais je l’utilise avec plus de parcimonie. La multiplicité des richesses qui surgissent ici et là me font douter. Arriverais-je à retranscrire ce que je ressens devant ce qui m’est donné de voir ?  Déstabilisé mais toujours captivé, je poursuis ma déambulation nocturne. De toute façon, si l’envie me prenait de sortir de ce labyrinthe, il y a tant d’issues que je ne saurais laquelle emprunter.

coquille sant jacques

place cathédrale santiago

Les cloches tintent encore. Je les sens plus légères cette fois, comme si je m’étais habitué à ce cycle sonore qui rythme mon errance. Un petit chien blanc vient de traverser devant la boutique touristique El peregrino sur laquelle un rideau de fer s’est abaissé. Déjà deux heures passées dans cet antre captivant. Un camion vient faire cesser la profondeur de l’instantAu milieu de ce décor cinématographique, trois éboueurs, combinaisons fluorescentes, viennent vider les poubelles me sortant de ma rêverie. Je sens que cette plongée au cœur de cette cité, brisée par ces sursauts brutaux de réalité, ne pourra être retranscrite en photographies. Reste alors, peut-être, l’écrit pour tenter d’en garder toute l’alchimie. Il reste tant de détails à immortaliser dans ce Saint-Jacques nocturne. Ici, cette boutique photo-rétro qui affiche avec fierté des portraits au goût kitch mais qui se fondent étonnamment dans cette atmosphère. Là, une autre âme en peine qui lui, a trouvé refuge à l’intérieur d’une banque. A côté du léger carton qui lui sert de matelas, il a laissé une brique de jus d’orange ouverte et tourne ostensiblement le dos au guichet. Juste à coté, une librairie a dirigé ses lumières sur le dernier livre du pape François. Sous un arche, un jeune homme a tendu une cordelette pour se créer un étendoir sommaire afin de pendre quelques vêtements tirés de son sac de randonneur. Lui aussi sans domicile ou pèlerin soudain épris de fatigue ? 

Une chose est sûre, les âmes en peine semblent avoir trouvé une place à Santiago. La journée, ils errent comme les pieux marcheurs, en quête de sens. Tous se retrouvent ici dans cette étape finale dont on ne sait si elle est pour eux une délivrance ou la fin d’un parcours de vie

Les cloches se font entendre de manière plus sourde à présent. Je distingue à nouveau le bruit de la civilisation et de la circulation. Il n’y a plus rien à écrire, à figer. J’avance lentement dans les rues enchevêtrées jusqu’à  en sortir définitivement, mais l’esprit encore enfermé dans l’arène de pierre, me demandant ce qu’il restera demain à l’aube, de cette errance nocturne étonnante et magique.

© www.peripleties.fr – Février 2016

rue santiago

Le calendrier Péripléties 2017-2018 est disponible ! En prévente sur ce site dans la "boutique". Rejeter