Bosnie

Sarajevo 84, esprit es-tu là ?

C’est l’histoire d’une renaissance, celle d’un héritage singulier, de fous du guidon qui dévalent à vive allure les pentes du mont Trebević, l’une des trois montagnes olympiques entourant la ville, si chères aux yeux des Sarajéviens. Plus vite, plus haut, plus fort, semble être leur cri de ralliement dans un pays qui n’offre que de rares perspectives d’avenir à sa jeunesse. Un cri qui se rappelle aux plus belles heures de Sarajevo, lorsque la capitale bosnienne devint le centre du monde à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver 1984. Plus de trois décennies plus tard – dont une marquée par la guerre et suivie de l’abandon du site – le mont Trebević recommence à vivre.

Qu’attendre de Sarajevo aujourd’hui ? C’est la question que l’on se pose avant d’y mettre les pieds. Reviennent en tête les dates d’Histoire que l’on apprend bêtement au collège : « 28 juin 1914, assassinat de l’archiduc François Ferdinand par un jeune nationaliste serbe à Sarajevo – déclenchement de la première guerre mondiale ». Et puis, Sarajevo… c’est aussi le siège, non ? Une ville assiégée par l’armée yougoslave dès 1992, afin de mater le mouvement d’indépendance de la Bosnie. Un conflit qui se transforme ensuite en conflit interethnique pendant plus de 5 ans. Aujourd’hui, on lit même que Sarajevo serait au coeur du salafisme européen. Voilà comment condamner une ville, sans procès ni appel. Comme par fatalisme. Sarajevo, c’est la guerre. Point ? Mais laissons les fantasmes de côté – d’ailleurs ses traces ne sont quasiment plus visibles dans la ville aujourd’hui – et regardons un peu plus haut en direction des montagnes, celles dont les sommets se sont prêtés aux Jeux olympiques d’hiver de 1984. Igman-Bjelašnica, Jahorina, Trebević. Ces noms rappellent les grands moments de l’ex-République fédérative socialiste de Yougoslavie et ceux de la ville de Sarajevo, qui se trouvait propulsée sur le devant de la scène mondiale, avant que l’histoire, comme par un mauvais effet boomerang, ne renvoie la capitale tolérante et enthousiaste au rang de martyr. Les installations olympiques, qui avaient tant fait la fierté des Sarajéviens, devinrent alors les gradins et le terrain d’un funeste spectacle entre 1992 et 1996…. Le fameux siège de Sarajevo.

« Il y a eu les Jeux et Sarajevo est devenu le centre du monde. »

ville sarajevo
sarajevo JO

Génération désenchantée

Pourtant, tout le monde ou presque vous le dira : l’esprit olympique habite encore chaque habitant de la capitale bosnienne. Des plus anciens, ayant vécu cette période d’euphorie, jusqu’aux plus jeunes, qui ont hérité de sa légende et de ses infrastructures, nichées là-haut, sur les montagnes. « Vučko », le renard-mascotte des JO 84 trône encore sur les étals des magasins touristiques. Dans des bars-restaurants ici et là, on peut également voir des reliques de journaux qui relatent l’événement ou les exploits de Jure Franko : le héros, le seul athlète yougoslave médaillé olympique à Sarajevo. « Quand on regarde l’histoire de la ville, Sarajevo a toujours été une cité marginalisée. Par exemple, Belgrade et Zagreb étaient des villes bien plus importantes en ex-Yougoslavie. Et il y a eu les Jeux. Sarajevo est devenue le centre du monde. Beaucoup d’infrastructures et de parties de la ville, tous les complexes de sport d’hiver et les stades, que nous utilisons encore aujourd’hui ont été construits pour l’occasion. Quelques temps après, la guerre a commencé et l’héritage olympique a été lourdement endommagé », résume Loren.

Il appartient à une génération qui ne manque pas d’enthousiasme et qui se prend en main, malgré le manque très nette de perspectives offertes aux oisillons de Bosnie-Herzégovine, dont la plupart préfèrent – quand ils le peuvent – s’enfuirent à tire-d’ailes pour s’épanouir dans d’autres pays européens. Lui a 21 ans. Débrouille, dynamique et du genre « même pas peur », il étudie l’économie et travaille sur un projet de start-up pour implanter un concept de vélos électriques pliables dans son pays. Ce fana de cyclisme est membre d’une équipe, le Giro de Sarajevo. Il fait aussi partie de la centaine de casse-cous, amateurs de sensations fortes qui dévalent les pentes du mont Trebević, l’une des trois « montagnes olympiques » avec Igman-Bjelašnica et Jahorina. « Ces sites sont, en quelque sorte, la mémoire des meilleurs moment passés », expose-t-il encore. Plus qu’un symbole, elles possèdent, pour les  Sarajéviens, une « valeur spirituelle ».

savages crew riders

Photo © Denis Ruvic 

guerre sarajevo

La renaissance de Trebević

Le mont Trebević est le plus proche de Sarajevo. Jusqu’en 1992, un téléférique permettait de le relier la vieille ville. Aujourd’hui, il ne faut qu’une dizaine de minutes en voiture pour l’atteindre. Si l’on évoque les mines encore présentes et signalées par des panneaux rouges à têtes de mort blanches, il hausse les épaules avec une moue qui tempère un peu les inquiétudes. « ll en reste quelques-unes, oui. Mais la plupart des sentiers ont été déminés après la guerre et continue de l’être et puis on sait où l’on va. » Trebević et les forêts qui le recouvrent, il connaît. L’histoire aussi. La guerre, il ne l’a pas vécue et les divisions qui continuent de sévir depuis entre les communautés sont pour lui un fléau dont les gens ne se rendent pas compte. Ils semblent pour lui que son pays ait plus à craindre des couleuvres qu’on tente de lui faire avaler, que de celles qui traînent dans la forêt… Du genre pas naïf, avec humour et auto-dérision, il brosse une analyse fine de son celui-ci aujourd’hui. « On est quand même le seul pays avec trois présidents (un pour chaque ethnie, ndlr) …», souffle-t-il en secouant la tête pour en signaler l’aberration. 

Il préfère parler des tremplins et autres obstacles qu’il a construits avec ses potes dans la forêt, comme un peu lassé que l’on voit son pays par le spectre de la guerre ou tout autre sujet qui prête à diviser. Il laisse les vieilles querelles fratricides aux « politiques » qui les « instrumentent pour en tirer profit ». Il est  également sidéré que les gens se déchirent et se haïssent pour des questions de religion. Sarajevo est pour lui une « ville très tolérante », un merveilleux terrain pour se trouver au-dessus des nuages ou échapper à la pollution de la ville. « C’est juste exceptionnel de disposer d’un tel site à dix minutes de la ville. » Son truc à lui, raconte t-il avec l’air fasciné et des yeux brillant, c’est de grimper en vélo, admirer la vue époustouflante depuis son sommet qui culmine à 1627 mètre. Il met 1 h 20 tout juste, pour parcourir la quinzaine de kilomètres depuis la ville.

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randonnée sarajevo

À pied, pour atteindre le sommet Trebević par des chemins forestiers, il ne prend pas le plus facile, sinon il trouve cela « ennuyeux » pour gravir le dénivelé de 470 mètres. Il jette machinalement quelques grosses pierres qu’il observe, l’air amusé, déboulées sur les chemins très escarpés : « J’espère que je n’ai pas assommé quelqu’un… » s’interrompt-t-il. Des fois, il monte jusqu’au point le plus haut, l’antenne de télévision. Pour prendre de la hauteur ? Pour un max de « likes » sur Facebook ? « Pour le challenge ! » répond-il. On croise en route quelques pilotes de motocross qui cambrent leur bécane devant un bâtiment éventré. Détruites ou utilisées pour servir de casernes pendant la guerre, la plupart des installations ont lourdement souffert pendant le siège et sont restées à l’abandon jusqu’il y a une poignée d’années seulement. Le gouvernement local a en effet débuté une dynamique de restauration qui implique la remise en fonction du fameux téléférique.

« Les gens devraient abandonner le nationalisme et se tourner vers le travail, le développement, le progrès et l’avenir, au lieu de parler de guerre encore pendant mille ans… »

La piste de bobsleigh criblée de balles

 

« Il y a quelques années, seulement quelques personnes visitaient le mont Trebević. C’était une montagne abandonnée. Maintenant, il y a des hôtels, des restaurants, des circuits de VTT et de randonnées. Trebević est en train de renaître », s’enthousiasme Loren. Les monts Igman et Bjelasnica ont également remis du service et accueillant accueillent cyclistes et randonneurs en été et des sports d’hiver… en hiver. C’est ZOI 84 (Zimski olimpijski gara 84), organisme public – hérité lui aussi des années olympiques – qui est chargé de leur réhabilitation et de leur gestion. Jahorina, géré par les autorité de la République serbe de Bosnie, accueille aussi du beau monde tandis que Bjelašnica accueillera en 2017 le festival de la jeunesse européenne… tout un symbole.

antenne TV

Vidéo Youtube : Bike Kamikaze Riders : Kamer Kolar, Tarik Hadzic and Kemal Mulic – Savages Crew

Loren tient aussi à montrer la piste de bobsleigh et de luge délabrée du mont Trebević encore perforées de balles et recouvertes de graffitis tout en montrant sur smartphone, des vidéos Youtube de têtes brûlées, fanas d’adrénaline qui s’y élance à bord de bobsleigh de fortune, sur roulette ! La réhabilitation de la piste dans le futur ? Loren n’y croit pas. « Ce serait beaucoup trop cher. » Et quelque part tant mieux pour les riders. Sur le parking du mont Trebević, les combinaisons retroussées, quelques boissons débouchées et leur VTT aux pneus crantés couverts de boue soigneusement disposés, Edin, Tarik et Kamer s’offrent un moment de relaxation après une « session riding » comme ils les aiment. Ils ont retiré casques, gants, lunettes et tout leur attirail de protection. Derrière leur look d’enfants terribles et leur cool attitude, il ne faudrait pas s’y tromper : leurs « bécanes », ils y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. « Ces vélos sont exclusivement pour la descente de montagne et ils sont assez chers, surtout pour le niveau de vie en Bosnie-Herzégovine… qui est l’un des plus pauvres pays d’Europe. » Grâce à leurs boulots respectifs, ils économisent pour se permettre de les acheter.

Edin fait partie des plus anciens. Il avait 12 ans quand la guerre a commencé et il se souvient très bien de tout : « Ce fut une période difficile pour moi et ma famille, mais je pense que c’est encore plus difficile maintenant, parce que plus de vingt ans après la guerre, le pays ne s’en remet que très lentement et ne parvient pas à rattraper le niveau des pays développés d’Europe. La guerre n’a apporté que du malheur aux gens, tandis que ceux qui en sont la cause – les politiciens – se sont enrichis et continuent encore de semer la haine pour que le gens se haïssent les uns les autres. Pendant ce temps, ils en tirent les avantages ! Les gens devraient abandonner le nationalisme et se tourner vers le travail, le développement, le progrès et l’avenir, au lieu de parler de guerre encore pendant mille ans… », estime Edin. Il y a quelques mois, lui et ses potes ont créé une équipe de VTT de descente (Downhill bike) et une association pour construire et faire vivre ce patrimoine naturel et sportif : Savage Crew (bande de sauvages). Leur plaisir ? Courir les courses des Balkans et construire des tremplins sur Trebević pour leurs séances de ride. Ils ont carte blanche par les autorités locales pour la gestion des infrastructures du mont. « L’histoire a commencé avec quelques gars : Muamer, Ceha, Vlado et Medo, Au départ, nous n’étions pas particulièrement organisés, on travaillait de manière spontanée, mais après l’organisation de notre première course on a décidé de monter notre association. »

Au-dessus des nuages, au-dessus des conflits, le sport extrême est le signe de ralliement des ces riders de l’extrême, cherchant dans leur courses folles, l’adrénaline à tout prix.

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Photo © Denis Ruvic Vidéo Youtube : Savages Crew

Aujourd’hui, le parcours dans la forêt de Trebević atteint deux kilomètres et compte une dizaine de tremplins dont certains filent vraiment la chair de poule. C’est qu’il faut avoir l’estomac bien accroché pour débouler en négociant avec les bosses, les racines et tout autre obstacle naturel du parcours. L’association compte une dizaine de membres mais ils sont des centaines à « rider », dont une dizaine de filles. « D’autres jeunes viennent nous aider sur la construction. » Ils ont aussi créé la course TREBA DH en 2015. Un évènement désormais inscrit au calendrier de l’Union cycliste internationale en 2016 et qui pourra donc attirer davantage de participants de toute l’Europe. « On espère qu’il y aura un véritable impact chez les plus jeunes et qu’ils deviendront plus investis dans ce type de sport », ajoute Edin. Une façon aussi d’inscrire le sport extrême dans l’héritage de l’esprit olympique ?

« On peut dire ça même si, à ce jour, le VTT de descente n’est pas encore un sport olympique ! Si à l’avenir le gouvernement investit dans des installations sportives et dans d’autres infrastructures sur Trebević, notre sentier va gagner en importance. Peut-être qu’à l’avenir, nous verrons un véritable et incontournable parc pour les riders ici. Qui sait ? » Au-dessus des nuages, au-dessus des conflits, le sport extrême est le signe de ralliement des ces riders de l’extrême, cherchant dans leur courses folles, l’adrénaline à tout prix. En même temps qu’un exutoire, ce sport est un moyen de rendre hommage à ces infrastructures qui ont tant fait rêver les Sarajéviens et qui continue par la force des choses, de les inspirer.

© www.peripleties.fr – Aril 2016

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