Mokra Gora,

un train entre réalité et fiction

Un coup de sifflet retentit. Une légende se relance sur les rails. Un train se met en branle. Il se met à gravir la colline escarpée, dessinant la voie de chemin de fer mythique du Huit de Sargan. Nous sommes à Mokra Gora, en Serbie occidentale, à la frontière de la Bosnie. Installé dans un wagon de bois, le voyageur est transporté dans une boucle à travers le temps. Il est happé par un tourbillon historique et cinématographique. En voiture !

Le responsable de la gare de Mokra Gora, en Serbie occidentale, regarde s’opérer l’attelage des wagons qui se mettent docilement en place pour former une chenille de bois qui partira d’ici une heure ou deux. Menton relevé, regard oscillant entre l’horizon des collines et les rails juste devant lui, on peut lire de la fierté dans ses yeux et la joie de retrouver ce vieux compagnon. Mais au fond, n’y a-t-il pas aussi un peu d’inquiétude ? Sûrement. En cette journée de printemps juste assez ensoleillée, c’est la première fois depuis le mois de septembre qu’on remet la machine sur les rails. Et du monde l’attend. Toute une équipe est là pour la douzième saison du petit train touristique de Sargan, version XXIe siècle. Vendeuse de glaces, restaurant de la gare, personnalités du village, tout le monde est là ! L’ambiance est à la bonne humeur. Les conducteurs prennent place à bord de la locomotive – une micheline roumaine datée de 1987 – tandis que les cheminots, tout sourire, effectuent un dernier état des lieux. On repère le contrôleur, avec son air débonnaire, et son acolyte, le sonneur, qui frappe les roues avec un long marteau pour repérer d’éventuelles anomalies. Tout est au point. Même visage amical et altruiste… on les croirait tous les deux sortis d’un film de Laurel et Hardy, fiers de voir chaque année ce train prendre le départ.

« L’une des particularités de la ligne est son tracé en forme de huit pour gravir la colline »

Gare Jatare Mokra Gora

A l’origine, la Šarganska osmica constituait un tronçon de la ligne reliant Belgrade, en Serbie, à Sarajevo, en Bosnie. Son histoire est parsemée de prophéties, d’anecdotes, mais aussi de déconvenues. Construite en l’état dès 1920, elle a été ouverte au trafic des voyageurs jusqu’à ce que le manque de rentabilité n’ait raison d’elle, en 1974. L’une des particularités des doubles boucles de Sargan, qui permettent de gravir les 300 mètres de dénivelé, est cette forme de huit qui encercle la colline à plusieurs reprises et qui perce de longs couloirs dans la montagne. Les ingénieurs avaient trouvé ce moyen pour ne pas avoir recours à une crémaillère pour grimper la pente abrupte. Longue d’une quinzaine de kilomètres, la ligne actuelle entre Mokra Gora et la gare de Šargan Vitasi a été reconstruite entre 1999 et 2003, à l’identique.

Voyage dans le passé

Quand on embarque à bord des wagonnettes de bois aux fenêtres coulissantes tractées par une locomotive des années 1930, on se laisse instantanément submerger par la nostalgie d’un décor que l’on n’avoue connaître qu’à travers l’œuvre cinématographique d’Émir Kusturica, le réalisateur franco-serbe né à Sarajevo en ex-yougoslavie. C’est d’ailleurs grâce à La vie est un miracle (Life is a miracle) – l’histoire d’un ingénieur de Belgrade choisissant de s’installer dans un village isolé en vue d’y construire une ligne de chemin de fer qui transformerait la région en haut lieu touristique – que ce parcours a été popularisé dès 2004. 

locomotive train

Une fois les voyageurs en place, le train répond au sifflet venu mettre un terme aux séances de congratulations sur le quai de Mokra Gora. Dans un épais nuage de fumée blanche, il s’éloigne pour serpenter la colline escarpée pendant 2h30 aux sons du frottement du rail et du claquement assénant des engrenages de la machine. Les paysages de la vallée de Mokra Gora, composés de pinèdes, de forêt de sapins, de prairies de montagne à l’herbe jaunie, de pâturages, de maisonnettes en bois typique et de quelques paysans saluant le train, défilent sous les yeux des passagers. C’est juste avant que le petit train ne soit avalé par l’un des 22 tunnels qui jalonnent le parcours. Un grand huit offrant tout de même sa dose d’adrénaline aux adolescents les plus désabusés. 

« Les paysages de la vallée de Mokra Gora, pinèdes, sapins, prairies, maisonnettes… »

Le paysage en ligne d’Emir

« Controla karta molim ! » Après quelques minutes de trajet, le contrôleur, hardi, sort les voyageurs de leur rêverie. Un peu plus tard, il annonce le premier arrêt en gare de Sargan Vitasi. Les touristes en profitent pour prendre d’assaut le glacier. Enfin… le vendeur de glace ! Un cérémonial de dix minutes après quoi, tout ce beau monde remonte en voiture. D’autres pauses en gare de Jatare, Golubic et Ludi kamen rythment ensuite le parcours sur la colline de Sargan.

«  En tournant La vie est un miracle, le réalisateur Emir Kusturica est tombé sous le charme»

Voiture Kusturica

Jatare, la gare isolée qui n’enregistrait aucun flux de passagers à l’époque, offre la plus jolie des parenthèses, avec sa petite cascade qui court le long de la paroi rocheuse, mais aussi un panorama sur la vallée de Mokra gora et sur la colline de MećavnikKusturica, toujours lui, a choisi de bâtir en 2004 un village traditionnel et touristique, lieu de culture et école de cinéma, baptisé Kustendorf. En tournant Life is a miracle, il est tombé sous le charme de la vallée de Mokra Gora et en a fait une petite cité avec hôtels, restaurants, théâtre, studio,école de cinéma, terrain de tennis, piscine… La suite du voyage est toujours plus empreinte de la patte du réalisateur. A Golubic – la gare figure dans le film à plusieurs reprises – on retrouve la voiture bleue sur rail et un vieux décor, laissé à l’abandon.

Le petit train a emprunté la descente de sorte, de quoi admirer l’autre côté du décor. Le dernier arrêt se fait à Ludi kamen, autrement dit la Pierre folle. Voilà une anecdote qui risque de plaire aux gamins : selon la légende, il faut toucher la pierre et penser à quelqu’un dont on est amoureux, pour que son vœu de mariage se réalise. Petits gloussements et rires étouffés, des mains gênés se posent sur le rocher. Dans ces nœuds entrelacés, entre beauté bien réelle des paysages, promenades dans le passé et légendes rurales, on ne sait plus très bien où s’arrête la réalité et où commence la fiction. Les derniers kilomètres du parcours se feront dans le calme, au rythme des claquement des rames. Toujours. Le contrôleur, qui n’a rien perdu de son enthousiasme, annonce alors :  « Mokra Gora ! ». Le point de départ du circuit.

© www.peripleties.fr –  Avril 2016

 

 

 

 

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