Troubles d’Irlande du Nord

« La religion n’est pas la question-clé »

Auteur de plusieurs ouvrages* sur l’histoire politique et sociale en Irlande du Nord, Michael Cooper est aussi élu au Conseil de Derry / Londonderry, sous l’étiquette du Sinn Féin, parti historique, qui milite pour l’unité de Irlande. Depuis des années, il fait découvrir aux voyageurs du monde entier l’histoire complexe de son pays. Sentiments d’appartenance communautaire, significations sociale et politique, luttes passées pour les droits civils, troubles et fresques murales (voir notre photoreportage)… Il nous invite à y voir plus clair dans l’interprétation du conflit et des enjeux actuels en Irlande du Nord.

* Depuis 2008, il a publié trois livres qui concernent l’histoire des prisonniers politiques au nord de l’Irlande (The Prison Story), l’histoire sociale du Bogside (Columba to Conflit), la chronologie du procès de paix en exprimant les points de vue des républicains et des loyalistes (Your Process or Mine).

Péripléties : Vous dites qu’il y a généralement une mauvaise interprétation du conflit en Irlande du Nord. Pourquoi les Troubles* (voir encadré) ne peuvent-ils pas être considérés comme une guerre civile entre catholiques et protestants ?

Michael Cooper : À l’origine, il s’agissait d’intérêts purement économiques. La plantation (venue de colons en Irlande, ndlr) était l’ambition du gouvernement britannique au XVIe et XVIIe siècles. Ces colons venus d’Angleterre et d’Écosse étaient protestants, mais s’ils avaient été catholiques, comme les Irlandais, le problème aurait été le même. Le fait est qu’un groupe de personnes avait fini par prendre le contrôle sur tout le peuple d’Irlande et que les Irlandais catholiques faisaient face à une discrimination politique, économique, éducative et sociale. La religion n’est donc pas la question-clé, elle n’a fait que complexifier le problème.

Qu'appelle-t-on les "Troubles" ?

Les Troubles correspondent à une période de tensions extrêmes en Irlande du Nord entre Républicains/Nationalistes (majoritairement catholiques) et Unionistes/Loyalistes (majoritairement protestants) qui s’étend entre 1969, année de la bataille du Bogside et 1998, année des accords de paix du Vendredi Saint.

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Croix celtique dans le comté de Down.

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Cathédrale anglicane de la sainte-trinité de Downpatrick.

P. : Le traité anglo-irlandais de 1921 atteste de la création de la République d’Irlande indépendante et la naissance de l’Irlande du Nord, l’Ulster, composée des six comtés du nord de l’île, majoritairement peuplés de protestants et fermement attachés au lien avec la Grand-Bretagne. Quelle a été la conséquence pour la communauté catholique d’Irlande du Nord ?

M.C. : La minorité catholique était soumise au bon vouloir d’une majorité unioniste. Elle était discriminée en matière d’éducation, au niveau économique, social et politique. La majorité des employeurs étant protestants, il existait une forte discrimination à l’embauche et le chômage touchait majoritairement la population catholique. Il existait une règle selon laquelle seuls les propriétaires pouvaient voter aux élections locales. La population catholique souffrait donc d’un manque de représentation dans les instances politiques, même dans les endroits où les catholiques étaient majoritaires comme à Derry.

P. : Cette situation a perduré jusque dans les années 1960 et a donné lieu au mouvement pour les droits civils à Derry. Quel était alors le contexte dans la capitale, Belfast ?

M.C. : Quand le conflit a explosé, à la fin des années 1960, les gens qui vivaient sur Fallsroad, la partie républicaine irlandaise du quartier West Belfast, étaient en grande partie issus de la classe ouvrière. De l’autre côté, sur Shankill Road, la classe ouvrière protestante souffrait des mêmes problèmes, sauf qu’ils se sentaient en meilleure posture avec le gouvernement sous contrôle unioniste. En tant que protestant, vous pouviez travailler comme superviseur dans une usine de lin, tandis que votre voisin de l’autre côté pouvait avoir un emploi peu qualifié ou pas d’emploi du tout. Il y a donc toujours eu une tactique de fracture entre eux, instaurée par le gouvernement unioniste.

troubles irlande du nord

«Les médias n’ont jamais dit : les républicains combattent les unionistes.»

P. : C’est pourquoi les marches pour les droits civils des Irlandais catholiques n’ont pas été soutenues par une majorité d’unionistes…

M.C. : Quand les marches de protestation pour les droits civils ont émergé à la fin des années soixante, les unionistes ont cru leur gouvernement qui disait que ces marches étaient le début d’une vaste opération menée par les Irlandais et l’IRA pour briser les liens avec la Grande-Bretagne. Les gens se sont dit qu’ils ne pouvaient pas soutenir ce que réclamait la minorité catholique car cela ne jouerait pas en leur faveur.

P. : Comment le conflit-a-t-il dégénéré ?

M.C. : En 1971, les unionistes ont commencé à avoir leurs groupes armés. Il y avait les UVF (Ulster Volunteer Force ) et l’UDA (Ulster Defence Association). Ils ont été créés pour défendre leurs zones, combattre les républicains, et coopérer avec l’armée britannique qui leurs fournissait des armes, et collectait des renseignements, une manière de ne pas être impliquée directement et de garder les mains propres. On a appelé ça collusion. C’est un point important à relever, il n’y a jamais eu les unionistes qui combattaient les républicains et l’armée au milieu. Les Britanniques et les unionistes coopéraient contre les républicains. Au fur et à mesure que le conflit grandissait, des incidents entre des individus de la classe ouvrière sont apparus.

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Hommage à un membre de l’UDA assassiné par des membres de l’IRA provisoire.

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Photos commémorant les victimes d’un attentat perpétré par l’IRA, Belfast

P. : Mais au cours des troubles, l’IRA (Irish Republican Army), branche militaire armée liée au Sinn Féin, a aussi perpétré des attentats dans les zones loyalistes et en Angleterre

M.C. : Dans les rangs républicains, il y avait ceux qui étaient modérés et ceux qui pensaient que la seule façon d’avoir le changement était de briser complètement le lien avec la Grande-Bretagne. Mais la principale division était entre ceux qui supportaient la voie pacifique et les partisans des actions violentes et armées. Ceux qui supportaient la tactique armée soutenaient l’IRA et ceux qui souhaitaient la voie pacifique soutenaient le « Social Democratic and Labour Party ». Sinn Féin a longtemps été lié à l’IRA, mais quand l’IRA est arrivée dans une impasse avec l’armée et le gouvernement britannique, Sinn Féin a pris ses distances. Après le processus de paix, Sinn Féin a vraiment émergé comme parti politique. Il est resté en faveur d’une Irlande unifiée, mais uniquement par des moyens pacifistes.

P. : Quel rôle ont joué les médias britanniques et étrangers à l’époque des troubles ?

M.C. : Les médias n’ont jamais dit : « Les unionistes combattent les républicains ou les républicains combattent les unionistes ». Ils ont dit les catholiques combattent les protestants, ce qui était juste d’une certaine façon, mais le fait est que cela n’avait rien à voir avec la religion. C’était une question de droits civils, de remises en cause du système. Quand des soldats ont été pris pour cible par l’IRA, l’opinion en Angleterre pensait que l’IRA tuait des soldats britanniques alors que ceux-ci étaient là pour prévenir une guerre de religion, ce qui n’était pas vrai. Quand l’armée a été déployée en 1969, elle a été bien accueillie par la population irlandaise catholique qui pensait qu’elle était présente pour les protéger des groupes paramilitaires loyalistes et de la police de l’Ulster. Les gens espéraient des réformes politiques rapides, ce qui n’est jamais arrivé. Au bout d’un an, les soldats n’étaient plus vraiment les bienvenus, car ils étaient désormais vus comme protégeant le système.

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Vestige du mur peint par les manifestants après la bataille du Bogside en 1969.

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Bloody Sunday, enquêtes et verdicts

Le 30 janvier 1972 une manifestation pacifique pour les droits civils vire à la tragédie dans le quartier du Bogside à Derry. Cet épisode marquant de l’histoire des Troubles a fait 14 victimes, dont des adolescents, parmi les manifestants. Les soldats impliqués étaient ceux du 1er bataillon du régiment de parachutistes du Royaume-Uni. Une première enquête suivant le Bloody Sunday classe l’affaire en concluant que l’armée britannique avait riposté aux tirs de l’IRA provisoire. Mais face à la pression des familles, une enquête a été rouverte en 1998, après les accords du Vendredi Saint. Attendu pour 2007, le rapport final est finalement rendu en 2010, Il conclut que les victimes étaient désarmées et que des soldats ont tiré délibérément ce jour-là. À la suite de la délibération, le gouvernement britannique, en la personne de David Cameron, a reconnu l’implication des paramilitaires et présenté ses excuses aux familles des victimes du Bloody Sunday.

P. : Les événements tragiques du Bloody Sunday (30 janvier 1972) lors desquels 14 manifestants pour les droits civils, non armés, ont perdu la vie sous les balles de l’armée britannique, témoignent du durcissement du conflit. Comment la situation et le sentiment des gens ont évolué depuis l’événement et les enquêtes (voir encadré) qui ont suivi ?

M.C. : Les personnes qui ont été tuées lors du Bloody Sunday étaient innocentes. Les familles voulaient que justice soit faite et c’est ce qui a fini par arriver. Avant la publication du verdict de la deuxième enquête (ouverte en 1998 après les accords du Vendredi Saint), beaucoup de gens continuaient à croire le premier jugement, celui qui confirmait la version unioniste selon laquelle l’armée avait tiré en riposte aux tirs de membres de l’IRA provisoire. Comme il n’y avait pas d’enquête criminelle, ils ne pouvaient pas poursuivre les soldats impliqués dans la mort de leurs proches. Mais depuis le retournement du verdict en 2010, des soldats sont désormais poursuivis par la justice pour ce qu’ils ont fait lors du Bloody Sunday, 44 ans après les événements. Certains protestants sont venus commémorer les victimes au monument du Bogside. Cela a changé définitivement le climat à Derry.

P. : Aujourd’hui, des milliers de touristes viennent du monde entier pour voir les fresques murales de Derry et beaucoup d’organismes proposent des visites guidées. Quels en sont les avantages pour la ville de Derry ?

M.C. : La plupart des fresques ont été commandées par le conseil de la ville, à des associations d’artistes libres de Derry, devenant une sorte d’exercice commercial sur les maisons publiques. Mais les fresques murales de Derry rappellent toujours la même chose… Elles apparaissent régulièrement sur internet et font partie de la fabrique, une partie de l’image de Derry. À Belfast, les choses sont différentes parce qu’elles ont été effectuées par des anciens prisonniers, anciens représentants de l’IRA, partisans de Sinn Féin. Ces fresques célèbrent les causes républicaines et changent en fonction des événements, anniversaires, comme en 2016 où elles commémoraient le centenaire de l’Insurrection de Pâques.

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pont stirling

P. : Il y a aussi, par exemple à Derry, des oeuvres plus « tranchées » dans les quartiers ouvriers qui invitent à reprendre la lutte armée, abandonnée en 2005…

M.C. : Il reste des personnes qui continuent à supporter les groupes dissidents car ils estiment que le processus de paix n’est qu’une série de compromis. Un tel constat est valable aussi dans la partie loyaliste. Même si Sinn Féin travaille pour l’unification des deux Irlande, ils continuent de soutenir la campagne dissidente. En réalité, vous avez cette situation où les gens votent contre, car on ne change pas le système aussi vite que l’on veut. Ils nous critiquent (Mickael Cooper fait partie de Sinn Féin, ndlr) pour des raisons économiques et c’est compréhensible. Il y a encore beaucoup de choses à améliorer, le manque d’infrastructures, le manque de services, de formations, etc. Cette culture du changement, c’est un long sujet sur lequel je travaille à Derry, mais ça ne changera pas du jour au lendemain. Dans les quartiers comme le Bogside, vous continuez par conséquent de constater une bonne dose de pessimisme chez les habitants.

P. : N’est-ce pas un quartier qui semble être laissé à l’écart du développement comparé au centre-ville ?

M.C. : J’étais le représentant du Bogside au Conseil. Le Bogside a été transformé depuis la période des Troubles. Nous avons même fait construire des maisons individuelles, et nous somme en train d’investir des millions de livres sterling pour bâtir de nouveaux logements. Le principal problème reste le chômage, comme à Belfast. Les jeunes quittent l’école relativement tôt vers 16 ans sans qualification car leurs parents ont fait la même chose. Mais dans le passé, vous aviez au moins l’opportunité de travailler dans des industries… Cependant, celles-ci n’existent plus, et ces jeunes quittent l’école sans projet. Dans la partie loyaliste, c’est pareil. C’est en général un gros défi dans les classes ouvrières, que de garder les jeunes dans le système scolaire.

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Mur de la paix séparant le quartier loyaliste Fountain de la rue Bishop.

«Le principal problème reste le chômage»

P. : Malgré le processus de paix, on constate à travers les fresques murales, aussi bien du quartier loyaliste que républicain qu’il y subsiste encore beaucoup de méfiance. Les murs qui se dressent et les quartiers bien distincts, canalisent les tensions. Qu’est-ce que cela traduit de la situation aujourd’hui ?

M.C. : Pourquoi il y a un mur, s’il y a un processus de paix ? C’est toujours la même question…. La plupart du temps, vous verrez des tensions entre les deux communautés pendant l’été, à l’occasion des marches qui commémorent la victoire de Guillaume d’Orange, mais cela reste à un niveau faible de confrontation. La plupart des gens veulent la paix.

P. : Qu’est-ce qui est fait concrètement pour rapprocher les communautés ?

M.C. : Beaucoup de choses sont faites depuis les accords de paix pour instaurer le dialogue entre les communautés. Par exemple, à Derry, il existe aujourd’hui un passage souterrain dans le Mur de la paix qui permet de relier le quartier Bishop, dans le entre-ville, au quartier loyaliste Fountain pour que les personnes circulent pendant la journée. Le pont de la paix, inauguré en 2011, relie désormais les deux rives de la rivières Foyle ce qui permet un mélange des populations. Il y a des projets avec les jeunes artistes graffeurs mais aussi ces séjours avec les jeunes de chaque communauté qui oeuvrent ensemble, apprennent à se connaître. Ils se rendent compte que leurs problèmes sont en réalité les mêmes. À Belfast, les artistes locaux sont venus peindre le mur de la paix et les touristes qui sont passés depuis ont écrit des messages d’espoir sur ce mur.

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Souterrain creusé dans l’enceinte du Mur de la paix, Derry/Londonderry

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P. : Qu’est ce qui empêche encore de déconstruire ce mur ?

M.C. : Aujourd’hui, une politique du gouvernement cherche à bâtir une communauté unie (Together, Building a United Community). Leur objectif est notamment de déconstruire le mur. Mais cela risque de prendre du temps. À Belfast, comme la population est moitié unioniste, moitié républicaine, les tensions ont été très vives et violentes pendant les Troubles. Les personnes âgées ne veulent pas que le mur tombe parce qu’ils gardent le conflit en mémoire. Pour les jeunes, ce n’est pas tellement un problème mais leurs parents leur ont dit que l’autre était leur ennemi donc ils gardent ce sentiment. Un autre point à comprendre est qu’à Belfast, il y a un véritable équilibre des pouvoirs, une cohabitation et que la plupart des partis politiques unionistes ont une ligne plus ferme à ce sujet-là.

P. : De son côté, Sinn Féin, le parti dont vous êtes membre, milite pour l’unification des deux Irlande, deux états distincts depuis 1921. Pensez-vous que cela soit possible ?

M.C. : Beaucoup de gens pensent qu’une seule Irlande unifiée n’est pas un problème. Ils sont une minorité pour certains à ne pas voir l’intérêt pour le développement économique de lIrlande du Nord. Dans l’histoire de l’Irlande, tous les protestants n’étaient pas opposés à une unité, une Irlande républicaine. Ils craignaient seulement de tomber sous la domination catholique… Cet argument était valable il y a encore 50 ans, mais plus aujourd’hui, parce que l’église catholique est nettement moins influente. L’unification pourrait arriver avec le processus de paix. Et si il y’a des indices indiquant que de plus en plus de citoyens veulent une Irlande unifiée, alors un référendum sera organisé.

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Oeuvre symbolisant la réconciliation des communautés, à Derry/Londonderry

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© www.peripleties.fr – Mars 2017

«56% ont voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE»

P. : Le récent Brexit n’éloigne-t-il pas ces perspectives d’unification ?

M.C. : En Irlande du Nord, 56% des citoyens ont voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Une majorité des 44% qui ont voté pour le Brexit doit être unionistes, c’est évident. Mais Il y a aussi un nombre important d’unionistes qui sont plus libéraux et qui ne voulaient pas perdre le lien avec l’Europe et son marché commun. Seulement, beaucoup n’ont pas voté. C’est un problème partout, ici même davantage. S’il y avait un référendum demain, il resterait une majorité d’unionistes opposée à une Irlande unifiée car à chaque élection, il y a beaucoup de repli sur les communautés. Mais dans 10 peut-être 20 ans, avec le Brexit et le Processus de paix, cela changera sûrement.

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