Turquie 

 

Route des vins, une Thrace authentique

Nous voici en Turquie à l’ouest d’Istanbul, la région de Thrace est ancestralement connue pour la production de vins. Ses terres fertiles y sont propices, son reliefs et son climat aussi. Pourtant, nous n’avions jamais entendu parler. Une route des vins dans le pays d’Erdoğan où la promotion de l’alcool y est désormais interdite ? Nous sommes allés la découvrir dans le secteur de Kirklareli. S’y aventurer n’est pas ce qu’il y a de plus simple, mais offre au voyageur l’opportunité de parcourir des chemins moins empruntés, plus sinueux et qui mènent à la découverte d’une campagne turque où la vie conserve toute son authenticité.

C’est une expérience hors des sentiers battus, dans une région de Turquie située à deux heures d’Istanbul. Sur une carte, nous nous situons dans la région de Thrace et Marmara, celle dont les frontières – cernées par trois mers – dessinent une main s’agrippant au continent européen. Vous y êtes ? Alors un peu d’histoire… Il y a des milliers d’années, sur ces terres fertiles vivaient les Thraces qui maîtrisaient en plus de l’art de la guerre, celui du vin. C’est donc sur leurs traces (pardonnez la lourdeur du jeu de mot…) que nous nous sommes élancés sans savoir exactement qu’attendre de ce voyage. En 2014, un circuit touristique a vu le jour : la « Trakya Bağ Rotası », une « route des vins de Thrace ». Cet itinéraire partant de la mer Marmara jusqu’à la ville d’Edirne vise à promouvoir la région et son terroir viticole. Et pour être tout à fait complet, il constitue aussi une parade, initiée par douze vignerons indépendants aux restrictions sur la vente et la promotion de l’alcool, instaurée en 2013 par le gouvernement d’Erdogan

vins turquie
route turquie

De rencontres en rencontres

Depuis ce jour, tous les vignobles en Turquie ont dû cesser leurs activités de marketing. Bien, bien, bien… Qu’à cela ne tienne ! Grâce à cet itinéraire, les producteurs ont eu l’idée de « vendre » un terroir, histoire de rester dans les limites… de la légalité. Un site internet, des brochures de communication très professionnelles et une application confectionnée par l’agence de de développement de Thrace (Thrace Development Agency) font la promotion de cette route des vins (devrait-on dire « des vignes » ?). Celle-ci est découpée en quatre sous-régions (Gelibolu, Şarköy, Tekirdağ et Kirklareli) identifiables sur une jolie carte aux tons verts et violets, dans lesquelles on trouve les domaines, les activités à faire au bord de la mer ou en forêt, des restaurants, magasins, des endroits où loger. C’est simple … sur le papier. En pratique, sans un bon GPS, disons qu’il faut avoir l’esprit un peu aventurier

Cap sur la région la plus au nord et dans les terres, Kirklareli sur la route menant à Edirne qui en est la capitale. Nous cherchons les reliefs promis. On observe plutôt des champs de blés à perte de vue, le long des axes routiers rectilignes qui se construisent à vive allure. Pas facile de s’y retrouver sans panneaux indicatifs, quand, ayant pris un chemin de traverse… nous arrivons presque par hasard à Büyükkaristiran, un petit village de moins d’une centaine d’âmes.

L’appel à la prière résonne, dans une ambiance douce et sereine de fin de journée…

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statue atatürk

Atatürk, « le père de la nation »

C’est ici que devait avoir lieu notre première étape, chez un vigneron du nom de Chamlija. Mais ils n’y a pas l’ombre d’un vignoble à l’horizon… Nous débarquons sur une place centrale surplombée d’une imposante statue, bordée par quelques modestes cafés où les habitués ont visiblement l’habitude de siroter leur thé (une institution en Turquie). L’appel à la prière résonne, dans une ambiance douce et sereine de fin de journée… Selçuk, « the master of the Köfte » – du nom de ces délicieuses boulette de viandes -, propriétaire d’un petit restaurant installé face à la place, nous évoque, en « turquanglais » et avec les gestes, les exploits de Mustafa Kemal Pacha dit « Atatürk », fondateur et premier président de la République de Turquie de 1923 à 1938. Sur cette place, figé dans le bronze, c’est donc bien lui. Les gens ici en sont très fiers : pas une habitation, une façade de magasin, un drapeau, un tableau sans l’image de celui qui est considéré ici comme le « père de la nation ». Sous sa présidence, la Turquie a engagé des réformes laïques, donné le droit de vote aux femmes dès 1934 (bien avant la France) et encouragé la replantation des vignobles pour dynamiser l’économie. Tiens justement.. Selçuk nous présente « Madame Arzu », comme il la désigne poliment. Membre de la famille Chamlija, elle gère la boutique située en face de la rue. Ni une ni deux, elle nous propose une visite du domaine, dès le lendemain matin. On vient de comprendre. Pour découvrir au mieux la route et ses vignobles, rien de tel qu’un bon vieux « bouche à oreille ».

« D’habitude, nous avons plutôt des touristes qui viennent en voyage organisé. Nous avons des gens de partout, même des Japonnais », nous raconte Arzu Chamlija sur la route menant à l’un des douze vignobles qui sont situés entre 110 et 400 mètres d’altitudes dans la région de Kirklareli. Installée depuis 2007, cette famille d’anciens agriculteurs cultive différents cépages internationaux, dont certains bien connus : Sauvignon, Cabernet-Franc, Chardonnay, mais aussi Pinot, Merlot, Papaskarası, Alvarinho. Et quelques variétés locales aussi : Karaoğlan, Öküzgözü, Boğazkere, bien que ce ne soit pas les plus présents. « Nous possédons 85 hectares de vignes. On compte environ 6 000 pieds par hectares. Nous travaillons avec des producteurs de vins bordelais », présente Arzu, comme un gage de qualité. Les travailleuses de tout âges, sont déposées chaque jour en bus depuis le village pour entretenir le vignoble et récolter le raisin en septembre. Lors de notre passage, elles sont chargées d’aérer les grappes. À l’entrée de la parcelle, elles ont laissé leurs effets personnels, tapis de prières et sacs en osiers où se trouvent leur pique-nique.

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L’importance du bouche à oreille

La suite se passe au sein du village dans un petite cave improvisée au rez-de-chaussée d’habitation où le vin vieillit en fûts de chêne (made in France) ou dans des réservoirs en acier inoxydables. Une jeune oenologue, Selin, nous guide dans la dégustation. Nous évoquons la difficulté pour les producteurs depuis les lois de restriction sur l’alcool. Pas facile de vendre du vin sans parler du produit ! C’est un peu comme si un peintre vous parlait uniquement de ses pinceaux… Elles acquiescent à cette touche d’humour et répondent que la production se vend beaucoup par bouche à oreille au niveau local. Pour le reste, tout le réseau compte sur cet itinéraire pour susciter la curiosité de la clientèle étrangère. Et avec internet, ça va vite. La maison a également un atout, une forme de marketing originale, du moins très distinctive de part ses étiquettes artistiques, réalisées par la fille du propriétaire Mustafa Chamlija.

Paradoxalement très ancien, le savoir-faire du vin turc peine effectivement à trouver sa place sur le marché international. Les efforts sont pourtant au rendez-vous depuis des années. Les investisseurs se sont entourés des meilleurs producteurs internationaux pour développer les techniques de production, afin que leur vin prenne de la valeur. On le remarque presque instantanément à la manière dont on présente le cadre, souvent de manière très scolaire. Ici, les producteurs insistent sur les conditions idéales de production, la présence du massif « montagneux », le climat et les différents types de sols : calcaire, argile, sable et galets. Nous quittons Büyükkaristiran avec l’impression surréaliste d’y avoir passer quelques semaines et de connaître à peu près le tiers du village, ayant vogué au gré des rencontres fortuites avec une galerie de personnages dont l’enthousiasme à quelque chose de communicatif et attachant.

portrait turque Rencontre avec Serdar, le fleuriste du village.

Des personnalités et des parcours différents comme celui de Feliz, ancien directeur d’hôpital.

Du luxe en pleine campagne

Après quelques kilomètres, perdus au milieu des champs de vigne au terme d’un chemin de terre et de graviers, nous découvrons un domaine d’un tout autre genre. En 2004, Ozcan et Zeynep Arca – le père et la fille – ont établis le domaine « Arcadia », entre les villages de Çeşmekolu et Hamitabat, situés sur le chemin de la route des anciens vins de Thrace. Chez « Arcadia », le vin rime avec luxe. Il est d’ailleurs proposé dans les grands restaurants du pays. Le domaine compte 35 hectares, un hôtel spa et un restaurant également pour la riche clientèle stanbouliote et étrangère. Le vin se déguste accompagné d’olives, de bâtonnets de sésames et de fromages locaux au milieu d’une campagne calme et bucolique. Un petit tour sur le site internet des lieux. Depuis la Turquie, on demande au visiteur s’il est majeur et citoyen étranger pour pouvoir accéder au site. Par curiosité, nous regardons le tarif d’une chambre. La quiétude à la campagne se paie chère : de 115 à 170 euros. Nous repartons de ce petit coin de paradis. Le soleil dépose sur les vignes une couleur orangée à mesure que le jour tombe. Sous nos yeux, des champs qui s’étendent encore à perte de vue, et des gens qui nous saluent amicalement le long des routes.

Cet itinéraire à vraiment tout de l’imprévisible ! Les sites historiques environnants sont difficiles à trouver encore une fois, sans GPS et sans panneaux indicatifs. Alors notre dernière étape s’effectue chez un autre vigneron, le dernier de la région inscrit sur la brochure, « Vino Desera ». Les propriétaire sont absents. À une centaine de mètres, se dresse un autre vignoble qui semble quant à lui plus récent. Celui-ci n’est pas mentionné sur la « route des vins » mais nous tentons notre chance. Ici encore, les propriétaires sont absents. Les employés qui travaillent à l’entretien nous ouvrent les grandes grilles métalliques qui ferment la propriété. Ici, on produit du cabernet sauvignon et cabernet franc principalement. Après une visite des lieux, et une dégustation, les employés nous invitent à boire le thé et à partager leur repas. L’occasion – grâce aux outils de traduction sur internet !- d’en apprendre davantage sur leurs parcours et sur le domaine. Esat, maître des vins, a été formé aux côtés de l’oenologue français Michel Rolland. Sveltena gère l’entretien de la maison et son mari, les espaces extérieurs. Ils sont moldaves et la première a une expérience dans les vins en Moldavie, autrement réputée. Échanges de sourires, de contacts et clichés souvenirs. Il est temps de repartir.

Les domaines de « Saranta » et de « Vino Desera ».

Sur le chemin du retour, en direction d’Edirne, nous rencontrons plusieurs petits producteurs autonomes. Des personnalités et des parcours différents comme celui de Feliz, ancien directeur d’hôpital qui profite de la retraite pour cultiver ses vignes. Faut-il préciser que lui aussi a fait preuve d’une hospitalité « à la turque » ? En nous proposant de goûter ses vins maisons, ou encore en appelant son fils – parlant anglais – pour nous faire comprendre que nous étions les bienvenus dans sa famille. Voilà comme nous bouclons ce morceau d’itinéraire, avec cette tranche de vie qui s’ajoute à toutes les autres. Un parcours insolite, rempli de découvertes gustatives et surtout de rencontres pleines de simplicité avec ses habitants… La promesse de l’itinéraire était finalement au rendez-vous, à la fois à l’intérieur et hors des sentiers battus.

© www.peripleties.fr – Mai 2016

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